mardi 31 décembre 2013

#159



J'ai écrit la mort de monsieur M., je l'ai même enterré de mes propres mains. Est-ce pour autant la fin de cette histoire ? Sa mort relève d'une foi à laquelle je refuse de croire. Sa mort n'est peut-être que le commencement. Tout commencement n'est-il pas le commencement d'une fin ?

Sur ces mots, au fond de ma cellule, je me suis endormi, devenant bien malgré moi le spectateur saisi d'un rêve furieux, celui de deux anges sur un fond noir comme la nuit, hurlant et battant dans l'air la vérité encore brûlante d'une voix immortelle :


Ne vous laissez plus aller au cercueil, ne vous laissez pas mettre dans un cercueil.
On croit qu’avec la mort c’est fini mais c’est là au contraire que ça commence. Refusez à tout prix par tous les moyens à toute force de devenir un jour enterrés, d’être le corps d’un prédestiné enterré.
La mort est comme le reste un envoûtement. Qu’est-ce qu’un envoûtement ?
Une prière,
un mamtram dans les canaux de l’air qui recharge les canaux de l’air,
habitacle sans habitacle l’air est plein de mamtram
qui le modèle depuis l’opacité du temps, la mort comme le reste n’est qu’une poudre de perlimpinpin,
une attrape pour les gogos.
C’est ce qu’on apprend aux enfants qui viennent vivre et ils voient tellement de gens y croire qu’ils y croient.
Ceux qui ont repris conscience d’eux et ont voulu lutter contre le fait ne sont pas morts, ils ont été assassinés, rien comme un suicidé pendu entre autres pour être un authentique assassiné.
Détachez-vous de cette prédestination qui marque le corps de tout homme né, on ne meurt que parce qu’on se croit mortel, parce que les institutions faites par les hommes ont fait croire aux hommes qu’ils étaient mortels.
[…]
J’ai été victime d’un crime social où tout le monde a peu ou prou trempé le doigt ou mettons, le cil d’une paupière.

Antonin Artaud (dit par Ly Thanh Tien, battu par Didier Lasserre)




vendredi 27 décembre 2013

#158



Comme prévu, le petit homme en kesa noir est venu relever dans ma boîte aux lettres ma page du jour précédent. À ma grande stupeur, Il l'ouvre et la lit longuement en silence devant moi, comme s'il faisait là l'expertise de la véracité de cette fiction écrite douloureusement des heures durant à la recherche d'une chance de hasard sous le regard tyrannique de mes reflets hantant les murs de ma cellule...
Une fois la feuille examinée, il lève gravement les yeux sur moi et me dit :

«— L'enterrement de monsieur M. est aujourd'hui. Veuillez me suivre dans la cour...»


Je vois le corps à même le sol à côté d'autres pierres tombales ainsi qu'une pelle plantée juste à côté de lui, comme si la présence de cet homme sans vie attendait patiemment une brèche dans la terre où disparaître. Il est donc temps de creuser.
La terre est si chaude que chaque coup de pelle s'y enfonce comme dans du sable. J'ai en quelques minutes à peine creusé un trou suffisament grand pour y jeter sa mort. Insatisfait, le petit homme en kesa noir me dit :

«— Le trou n'est pas assez profond. N'oubliez pas qu'il doit pouvoir contenir à la fois votre victime et vous-même... Continuez. »

J'ai donc doublé voire triplé la taille de cette fosse commune afin d'être certain d'y rentrer aussi quand l'heure sera venue. Le petit homme en kesa noir s'est retourné puis a baissé la tête avant de chantonner en boucle d'une seule et même note ces mots étrangers que j'avais entendus remonter jusqu'à ma meurtrière le premier jour de mon arrivée : a di đà phật, a di đà phật, a di đà phật, a di đà phật...



Après avoir allongé délicatement son cadavre dans la fosse, j'ai regardé le visage détruit de monsieur M. Ses yeux sont désormais deux trous noirs dans lequel son regard est tombé, je ne sais où. Son regard est absent de ses yeux. Il est impossible d'essayer d'y lire quoi que ce soit. Alors que je le regarde ainsi, sans vie, je ne peux m'empêcher de rester sur mes gardes, de le guetter subrepticement du coin de l’œil, non sans crainte, comme pour me préparer au réveil d'un éventuel geste, d'un possible mot à mon égard. 
Je ne me souviens plus de chaque mot qu'il m'a adressé. La seule chose dont je me souviens encore, c'est sa voix neutre et dénuée de ton semblant venir d'un lieu froid, étranger à son corps, comme si sa parole n'avait jamais été la sienne, comme si son personnage n'avait été que le vecteur d'une parole autre, parole d'un néant dont le corps mort ne fait aujourd'hui que confirmer l'inexistence.
Comment me recueillir ? Avec quels mots ? Quelles intentions ? Qu'attend le silence d'un cadavre si ce n'est une question dont la réponse sera de toute façon recouverte de terre avant même d'avoir été prononcée ?

J'ai préféré garder le silence au sein même de mon silence, ne rien adresser de plus, pas même par la pensée, à ce personnage qui même enseveli continuera de m'écouter d'une écoute morte, à l'affût de la moindre faute, de la moindre fausse note, écoute malveillante prête à se jeter sur chacun de mes mots prononcés ou écrits, comme pour aussitôt le remettre en doute, le démasquer, voire le tuer.





mardi 24 décembre 2013

#157



Colette Peignot (1903-1938) c'est Laure, Laure c'est Colette, 
Laure et ses mots choisis, des mots parfois en écho de lecture pour d'autres mots.

Et ces mots résonnant dans notre tête à chaque fois écrits... n'ont de cesse de hanter nos espérances étouffées.

Ici un Corbeau... d'une fin de poème à Laure, vers ces Nuits Échouées si étranges de cauchemars et rêves, pour cette foule barbare assassine de nos défaites, Laure morte dans la jeunesse de ses mots à 35 ans, chaque fois nouvelle, chaque fois neuve...

[...]

La nuit m'a trouvée
étranglée au fond du bois
Elle m'a enveloppée d'un halo de lune
et bercée dans la brume
une brume blanche, mouvante et givrée:
" Je connais ton étoile
va et suis-la
Cet être sans nom
renié tour à tour
par la nuit et le jour
ne peut rien contre toi
et ne te ressemble pas
crois-moi
Lorsque demain à l'aube
ta tête sera jetée
au panier des guillotinés
souviens-toi
Assassin
que toi seul
as bu à mon sein
tout le lait de la tendresse humaine". 


Le  Corbeau 
(1936)  - les Écrits de Laure -

L'apatride 




dimanche 22 décembre 2013

#156



J'ai été jugé coupable et condamné aux travaux forcés de l'écriture pour avoir écrit, écrit le meurtre d'un personnage fictif. Je croyais avoir fait exécuter monsieur M. sous la dictée des mots, en toute innocence, sans responsabilité aucune, n'ayant avant d'écrire jamais élaboré de plan, de projet, d'idée... Je crois sincèrement avoir écrit la mort de monsieur M. sans autre intention que de faire des phrases, moi qui au moment même de les écrire devais m'ennuyer à mourir.
Sa mort n'était donc pas un but en soi, j'ai rencontré sa mort au hasard d'un chemin de l'écriture, une écriture qui me dépasse et dont j'ignore les raisons, l'origine, le sens...

Alors pour quel motif ai-je été condamné ? Ma supposée culpabilité relève-t-elle du funèbre sujet abordé ou bien de l'acte d'écrire seul ? Autrement dit, suis-je enfermé ici pour avoir tué un personnage de fiction ou pour avoir simplement écrit ?
Ainsi sont les questions que je me pose assis devant la feuille blanche que je me dois de noircir avant que le petit homme en kesa noir comme de l'encre de Chine ne vienne la ramasser...
Mais comment écrire dans ces conditions, entouré, épié par mes multiples reflets dans le miroir des quatre murs entre lesquels je suis enfermé ? Et quand bien même je lève la tête, mon reflet dans le miroir au plafond me rappelle à l'ordre, me reproche de n'avoir encore rien écrit. Mes reflets ici semblent être les différents profils de ma conscience, conscience de ne pas savoir écrire, de n'avoir jamais su. J'aimerais commencer par jeter quelques mots comme ça, au hasard, comme ils viennent, afin que l'un d'entre eux daigne ouvrir une brèche étrange où m'engouffrer sur quelques lignes mais les ratures étant interdites, je dois peser chaque mot avant d'en choisir un susceptible d'être posé sans méfiance. Après tout, j'ignore ce qu'ils feront chaque jour de toutes ces pages. Mieux vaut rester sur mes gardes dans la crainte qu'elles se retournent contre moi.

Soudain, dans le reflet qui me fait face, ce n'est plus mon visage que je vois mais celui de monsieur M. silencieux me regardant fixement, la main devant la bouche, comme pour discrètement insinuer qu'il vaudrait peut-être mieux ne rien écrire du tout...
Comme pour répondre à son silence, d'un jet, j'écris :

Qui était monsieur M. si ce n'est un reflet qui s'est révolté contre le regard de sa chair ? L'image d'un homme qui n'était plus un homme alors que sa main gauche grattait du papier comme il se gratte la tête cherchant à trouver quelque-chose à faire dans cet enfer de secondes se succédant depuis qu'il est là et qu'il faut désormais faire avec sa présence... scandaleuse.
Monsieur M. n'est pas, comme le dit la légende, un homme tombé dans son reflet mais bien un reflet tombé dans l'homme qu'il n'est plus quand il commence à écrire.

Sur ces mots je me demande... m'a -t-on condamné pour le meurtre de monsieur M. ou pour mon suicide ?




jeudi 19 décembre 2013

#155


Nous sommes tous des assassins, tous des fils et des filles d'assassins et criminels...  
certains quelques-uns sont donc condamnés à cet honneur dernier, condamnés aux travaux forcés de l'écriture n'est ce pas?... C'est à ce seul prix que l'humanité humaine dans sa fuite a une voie de sortie et que "le Monde ne sera sauvé que par quelques uns" (André Gide).

L'apatride 
avec Hồ Chí Minh en route par jonque vers la prison de Nan Ning 

Vers Yong Ming je descends par la rivière
La tête en bas les pieds pendus par le toit
                                                   supplice d'un autre âge
Sur les rives à l'envers partout denses sont les villages
Et sur les flots et remous les sampans des pêcheurs
                                             glissent dans un ciel d'eau


 (poème de résistance écrit en prison par Hồ Chí Minh et traduit par l'apatride)

mardi 17 décembre 2013

#154



Je fus donc accusé du meurtre de monsieur M..

J'arpente aujourd'hui les longs couloirs de ce qui s'apparente à la fois à une prison et un lieu de culte suivant un petit homme vêtu d'un kesa noir comme une nuit sans lune, me dirigeant probablement vers ma cellule. Je sens sur mes épaules le poids du regard des murs de ce lieu qui me semble-t-il attendait ma venue... Quelqu'un aurait-il eu vent de cette affaire ? A-t-elle fait grand bruit ? Certains de mes codétenus connaissaient-ils monsieur M. ? Qui était-il à leurs yeux ? Un ami tragiquement disparu ? Serais-je ainsi la cible de leur désir de vengeance ? Ou bien monsieur M. était-il un ennemi dont ils voulaient à tout prix se débarrasser ? Me seraient-ils finalement reconnaissants de l'avoir froidement assassiné ?
Alors que l'impossibilité de répondre à ces questions cruciales quant à mon avenir ici me plonge dans une angoisse sans issue, le petit homme en kesa noir s'arrête soudain devant une porte dont la poignée dorée ravive un vague sentiment de déjà-vu. Je cherche en silence à résoudre l'énigme de cette reviviscence, l'origine connue de cette poignée, de cette porte fermée sur un souvenir oublié de ma mémoire.

Puis le petit homme se racle la gorge et d'une voix neutre et inquiétante se lance dans un long discours à mon égard :
« — Voici votre cellule. C'est une cellule individuelle, de sept mètres carrés. Vous y trouverez le strict nécessaire. Un lit une place, des toilettes, un lavabo. Vous remarquerez en entrant que les quatre murs ainsi que le plafond sont en miroir. Ne vous épuisez pas à essayer de les briser à coups de poing ou de pied, vous vous fatigueriez pour rien, sachez qu'ils sont incassables. Vous ne pourrez donc éviter de croiser chaque jour votre reflet, ceci vous forcera à vous entretenir avec vous sous tous vos profils... et ce jusqu'à la nausée. Votre cellule possède tout de même une petite meurtrière où vous pourrez ainsi laisser votre regard s'échapper un instant de votre présence.
Vous trouverez sur votre droite une chaise et un petit bureau en bois sur lequel vous travaillerez. Je vous rappelle que votre peine vous astreint à écrire une page par jour et ce jusqu'à la fin de votre séjour. Cette page devra être ensuite déposée au petit matin dans votre boîte aux lettres, celle-ci est incrustée à même la porte. Je passerai ramasser votre page moi-même et la remplacerai par une nouvelle feuille blanche. Vous n'aurez donc qu'une seule et unique feuille par jour. Ainsi vous n'aurez pas la tentation de la déchirer pour recommencer à nouveau. Et aucune rature ne sera tolérée. Notez bien qu'il vous sera impossible de revenir sur ce que vous avez écrit. Vous êtes désormais responsable de vos propres mots.

— Je dois donc écrire tous les jours ?! Sans arrêt ?! Même le dimanche ?!

— Il n'y a plus de dimanche, plus de lundi, de vendredi, plus de noms aux jours de votre vie, plus de chiffres aux heures. Oubliez cela. L'illusion du temps qui passe n'a plus lieu d'être ici. Considérez votre vie comme un seul et même jour, comme une succession de secondes sans sommeil, une lente et longue attente qui n'attend rien, pas même la fin de votre agonie.

— Et les visites ?! J'ai tout de même droit aux visites n'est-ce pas ?! 

— Il y a en effet un parloir mais qui y rencontreriez-vous ? N'avez-vous pas avez tué le seul interlocuteur qui trouvait encore la patience de vous côtoyer ? Dans votre cas, seuls les absents seraient susceptibles de vous rendre visite...

— ...

— Je poursuis... La cour est au rez de chaussée. C'est la cour du cimetière. Ici, chaque détenu est un assassin et c'est à lui d'enterrer sa victime avec qui il sera enterré à son tour, une fois son heure venue. En attendant, le détenu est tenu de se recueillir régulièrement devant la pierre tombale afin d'entretenir une conversation avec le défunt... Je vous tiendrai informé quant à l'enterrement de monsieur M., il se fera d'ici peu. Soyez prêt...»

Alors que je regarde son kesa noir s'éloigner, le jeune homme s'arrête brusquement et sans même se retourner, rajoute avec calme et autorité :
«— Le suicide ici est interdit. C'est la loi. Je ne le répéterai pas deux fois. Vous êtes prévenu. »

Ma main sur la poignée dorée toujours aussi étrangement familière, j'ouvre la porte de ma cellule. Elle est exactement comme le petit homme au kesa noir me l'avait décrite. Alors que la porte se referme derrière moi, j'aimerais pouvoir m'effondrer en sanglot sur le lit. Mais j'en suis bien incapable, comme si je n'avais plus rien sur quoi me morfondre. En évitant soigneusement de croiser mon reflet sur chaque mur en miroir, je suis allé jeté mon regard dans la meurtrière afin de rencontrer la vue qui allait désormais m'accompagner...


Le regard perdu dans le ciel orageux, j'entends au loin comme venu d'un monde en contrebas plus d'une dizaine de voix ne cessant de chantonner en chœur a di đà phật, a di đà phật, a di đà phật, a di đà phật... et j'ai cru reconnaître, au cœur même de ces mots dont je ne comprenais ni le sens, ni l'intention, le lieu intime d'une parole sans mot.




* a di đà phật (vietnamien): Bouddha Amitabha



dimanche 15 décembre 2013

#153



J'ai besoin d'être seul... plus que jamais, dis-je.

Enfin dans un océan enfin sans humains, seulement l'assourdissant roulement des remous de la houle des vagues courants et marées vers cette éternité sans but, éprouver un soulagement de rescapé là-bas, je deviens cette fuite éperdue du monde.
Il me reste...à peine le souffle d'une vérité lasse lasse de tant d'oublis, tant de départs et retours, de tant...et tant, n'est ce pas?

Ainsi Jules Supervielle 
Mais avec tant d'oubli comment faire une rose,
Avec tant de départs comment faire un retour,
Mille oiseaux qui s'enfuient n'en font un qui se pose
Et tant d'obscurité simule mal le jour.



L'apatride 




vendredi 13 décembre 2013

#152





... ainsi ce fut lui ou moi, ce fut moi avec moi,
tel est ce dilemme de la chose posée par monsieur M.
... écrire ou crier ? la bourse ou la vie ? les mots ou les morts ?
... à ne jamais être écouté, on écrit pour être entendu,
entendu enfin par cette feuille blanche de papier noircie de l'encre de la vérité de sa fiction
... comment donc assurer sa défense?
... nous sommes tous assassins de ce crime prémédité de nous mêmes dont les autres en sont les auteurs.

Nous sommes tous des assassins.

Telle Jocaste et Oedipe, telle Iphigénie et Agamemnon, tel Caïn et Abel, tels ces femmes et ces hommes, monsieur M. et Son auteur seraient donc dans notre remord... la conscience infinie du monde ?... car la faute et le crime ont rempli l'univers depuis la nuit des histoires et des temps.

Et j'ai eu peur.
Et puis quand le temps d'une éclaircie s'est levé, je me suis mis à fuir à traverser à la nage l'océan devenu un simple lac...

l'apatride avec Maurice Blanchot:
...  Ils ne disaient pas: "j'ai peur", mais: "la peur" Et aussitôt la peur emplissait l'univers...





jeudi 12 décembre 2013

#151




 Vous avez choisi d'assurer votre propre défense, décision curieuse étant donné les preuves qui vous accablent. Avez-vous sincèrement quelque chose à ajouter qui pourrait jouer en votre faveur ?



« — Il faut que vous sachiez avant de me juger que depuis toujours règne dans mon silence un bavard, une vermine en détresse ne cessant de remuer dans sa propre boue. J'ai longtemps cru que cette voix s'agitant dans ma tête s'adressait à moi-même, qu'il s'agissait là d'une forme de dialogue avec ma conscience angoissée.
Aujourd'hui je sais que cette voix parle seule, qu'elle est un monologue sans adresse, un bruit de fond intérieur, souffle continu d'un vent brassé squattant ma pensée en déshérence, quand seul dans ma chambre, les rideaux tirés dès le matin comme pour faire de mon existence une ombre à l'oubli du jour, je ne fais rien, rien que me cogner contre les murs de mes regards dans le vide.
C'est dans ces instants d'étrange somnolence qu'une écriture se met en branle, rebut de ma parole esseulée, lâche, frustrée quand durant des mois entiers, je ne côtoie personne, dans la crainte et la haine du moindre regard, du moindre échange de mots ne serait-ce que pour aller faire les courses à l'épicerie d'à côté. Ces périodes d'isolement excessif et douloureux me donnent là un prétexte pour creuser à la source de cette logorrhée silencieuse d'homme se complaisant à macérer dans ses déchets.
Mais plus je creuse mon trou, plus ce que je cherche semble s'éloigner, un peu comme un rêve m'échappant dès le réveil alors que je lutte contre l'oubli qui m'envahit pour me le remémorer. Monsieur M. est né devant cette impuissance à me souvenir des raisons qui m'ont fait commencer à écrire des mots sans direction, sans but, comme si j'essayais là d'ignorer le suicide de chaque seconde qui passe, de donner la parole à un instant démesurément vide, si vide que j'ai été forcé de mentir pour noircir le brouillon d'une fiction dont je ne suis ni l'auteur, ni le personnage, juste le va et vient d'une main qui continue assidument un travail occupant les heures de la vie dont je me suis absenté... En effet, mes conversations silencieuses avec monsieur M. ont très vite asphyxié toute mon existence. J'étais exploité par mon propre personnage. Je travaillais pour lui des jours entiers, parfois sans m'arrêter, mangeant à peine et quand bien même la fatigue me forçait à me coucher, mes rêves, eux aussi étaient esclave de cette voix s'entretenant infiniment avec le néant.
Et puis est tombée la nuit du 29 novembre durant laquelle je n'ai pu en supporter davantage. Ma détresse à son paroxysme, j'ai fait exécuter monsieur M., non sans délectation, par esprit de vengeance, par instinct de survie aussi... car il fallait à tout prix que j'ai le courage de me débarrasser de sa voix qui à la longue aurait bien fini par me tuer.»





lundi 9 décembre 2013

#150



L'heure est aux aveux. Le visage blême, j'avance, certain de ne pas sortir indemne de cet orage s'apprêtant à éclater...


— Monsieur M., je vous en supplie ! Vous n'avez là aucune preuve crédible pour m'accuser ainsi ! Reprenez vos esprits ! La colère vous égare ! Je ne suis pas le coupable ! Non, ce n'est pas moi qui ai pressé la détente, vous entendez ? Ce n'est pas moi ! Vos soupçons sont injustes et font peser sur ma conscience un remord que je ne mérite pas de porter. Je ne saurai d'ailleurs supporter un tel poids plus longtemps ! Votre mémoire vous fait défaut ! Vous vous trompez à mon sujet ! Souvenez-vous donc ! Vous avez été victime de la pulsion de mort d'une foule humaine en délire qui est même allée jusqu'à vous torturer sous une pluie de crachats et de quolibets avant que l'un d'entre eux vous colle froidement une balle entre les deux yeux au beau milieu de la place publique d'un village dont j'ignore le nom. J'en ai moi-même été le témoin. Oui, je suis tombé bien malgré moi sur le lieu de votre supplice alors que je tentais de retrouver mon chemin. Veuillez me croire ! Ma présence en ce lieu n'était que pure coïncidence ! Je veux bien reconnaître devant vous, non sans honte, ne pas avoir eu le courage d'aller à votre secours. Mais sachez que quelque soit les mots que j'aurais crié pour tenter d'apaiser leurs esprits, la démence de leur rage commune à votre égard semblait à cet instant irréversible. Que leur aviez-vous fait pour qu'ils en arrivent à vous haïr à ce point ? Quelle parole dangereuse portiez-vous pour qu'ils désirent ainsi vous faire taire à jamais ? Vous êtes le seul à pouvoir répondre mais sachez qu'à mes yeux, rien ne peut justifier de telles atrocités. Alors certes, la peur m'a comme toujours paralysé et tout prétexte était bon pour ne pas vous venir en aide mais ma lâcheté, aussi basse soit elle, ne peut être seule responsable de votre assassinat. Croyez-moi monsieur M., ce n'était pas moi, c'était la foule.


Long silence de monsieur M. avant qu'il ne me réponde comme jamais auparavant, un léger sourire aux lèvres, comme si la vérité était de son côté et qu'il s'apprêtait, avec une délectation certaine, à me l'injecter dans le sang :

— Personne n'aurait dû faire de vous un homme. Au fond, on ne pouvait pas faire pire vous concernant. J'ai la nausée à vous écouter vous débattre avec votre conscience. Comment osez-vous encore nier votre responsabilité en pleurnichant ainsi, comme si vos larmes et votre ton aussi indigne que ridicule étaient là un gage de votre sincérité. Vous voulez donc des preuves ? Tenez ! Lisez ce qu'il y a écrit sur cette feuille de papier. En effet, chaque ligne confirme les faits que vous venez de m'énoncer mais vous passez malicieusement sous silence ce qui vous compromet...

— … ?

— Ne reconnaissez-vous donc pas votre écriture ? 

— …

— Regardez, vous avez même signé de votre nom. Pire encore, vous vous êtes donné le droit, avec une indécence dont je ne vous croyais pas capable (et ce malgré le peu d'estime que je vous porte) de publier le soir même le récit de mon exécution, comme si elle n'avait pas été assez humiliante, comme s'il vous fallait en plus en rendre compte dans les moindres détails pour distraire l'ennui de la dizaine de lecteurs qui vous sont fidèles. Voilà, sous couvert de l'alibi d'écrire, vous avez consciemment fait de ma mort un spectacle des plus obscènes.

— ...

— Cette foule c'était vous. Vous êtes l'auteur de ma mort. Et cette place publique n'était rien d'autre que l'espace obscur dans lequel vous avez publié mon exécution, cet espace que vous nommez les nuits échouées et qui n'est rien d'autre que mon personnage à la merci de votre minable et morbide mise en scène. Vos mots sont gratuits, et quand vous croyez en tirer une ridicule petite fierté, sachez que je suis encore là, tapi dans l'ombre de votre conscience, comme le soupçon d'un cancer des mots que vous tentez vainement de vous cacher malgré la douleur qui vous hante un peu plus chaque jour, chaque nuit. Aujourd'hui, vous ne pouvez plus vous défiler devant l'évidence de ma présence dans votre vie. Vous êtes cette fois allé trop loin. Vos jérémiades ce soir ne sont qu'une énième tentative vaine de vous disculper, de nier l'orgueil blessé à l'origine de votre fiction.
Mais m'abattre de la main anonyme d'une foule sauvage n'a pas suffi pour masquer votre propre désir de vous débarrasser de moi pour de bon et passer enfin à autre chose, peut-être un autre livre, une autre histoire, un autre chien sous le coup de votre bâton frappant au moindre signe d'indépendance, un autre pantin à martyriser de votre triste nature garnie de procès, de vengeances, de frustrations... Et bien non, je suis encore là, fin prêt à vous faire payer ce que vous m'avez fait subir, non seulement à moi, mais aussi à tant d'autres personnages issus de votre écriture et qui eux n'ont même pas eu le temps de se retourner contre vous et votre lâcheté. Allez ! Levez-vous de ma chaise ! Lâchez mon crayon ! Plus vite que ça ! À votre tour d'être à la merci de votre fiction. Il est grand temps de payer, de rendre justice aux heures tuées ces dernières années... 


vendredi 6 décembre 2013

aval



#1


et dans son rêve il n'y a plus de rêves
sans poussière


#2


Le fleuve aussi s'acharne à se maintenir, tente d'envahir les vues, colonise les cadres – je défonce les berges, j'attends qu'il m'atteigne, charrie tous les corps rêvant des flots, du mal – d'une colle bonne à sniffer. J'attends de parler, d'avoir assez d'images sur la langue, le palais – pour cracher. Je les ai dans la gorge, j'ai toutes les routes, elles continueront à se défaire, à se vicier. Je n'aurai plus qu'à les lâcher.


#3


il doit
se souvenir de sa bouche, de sa voix
il doit se rappeler
sa langue


#4


Je ne sais plus à qui l'on parle, ici, à qui l'on jette nos rebuts. La ville ne cache plus aucun fleuve – j'y lançais les ordures de ma langue, les trésors. Il n'y a plus un lieu pour les cris, l'achèvement, la perte. Au sol la poussière n'est plus que le calme, ce vieux conte. J'attends que la pluie nous parvienne, lave la langue et le palais, qu'une maladie nous détienne. Peut-être qu'elle m'interdise toute parole. On en a vu des épouvantes nous offrir d'affronter.


#5


tout autour des langues de poussière
disent qu'une ville les recouvre
qu'une ville
les tait


#6


Il n'y a qu'à céder, se dessaisir, se taire, il n'y a qu'à construire, jusqu'à être compris, jusqu'à le croire. J'archive les corps, les langues – les plaintes. Je ne leur dois rien, pas même une tombe ou la poussière. Tant que la confusion demeure, la bouillie, tant qu'au-dedans des désordres fermentent.


A.




Un jour, l'apatride m'a dit ceci:

Lire se doit d'être... un acte d'estime, une amitié de confiance et de confidences.
Écrire relève... d'un acte de chair, d'une intimité esseulée de silences et solitudes.

C'est certainement ce que j'ai ressenti à la lecture et l'écriture de ce vase si essentiel pour mon travail (et au-delà). Vase qui parfois fut troublé d'un étrange sentiment, comme si lire l'inconnu chez moi relevait aussi d'un acte de chair... et écrire chez lui d'un acte d'estime et de confiance.

Les espaces qu'ont été mettre au secret et s'éclipser, sont habités d'une même voix anonyme, anonyme "Je" si élagué qu'il semble tenir lieu de tiers. Ainsi la place y est considérable pour le lecteur... et son saisissement sans fin. Chaque mot posé est dénué de tout babillage, de tout opportunisme aussi. Rien y est esthétisant. Écriture hors du temps qui passe. Pleine de nuit. Qui jamais ne commence ni ne finit. Écriture à jamais inachevée, comme traduite du silence (comme l'écrivait Edmond Jabès), silence trahi au prix d'une exigence extrême touchant à l'intimité universelle de chaque lecteur posant les yeux sur ce travail admirable... et nécessaire.

Aujourd'hui, vous pouvez retrouver le travail de A. sur son nouvel espace, les saignées

Mon texte "et monsieur M. est parti" chez lui ici


La liste complète des participants aux échanges est établie par Brigitte Célérier. (sans qui les vases ne seraient pas les vases...)
François Bon Tiers Livre et Jérôme Denis Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants: Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. 




jeudi 5 décembre 2013

#149





Cette heure peut être la dernière,

Cette minute même, cet instant !...

Et nous avons si peu de temps

Pour naître à cet instant

St John Perse


Ainsi le paraphrasant, l'apatride me dit :


Cette heure la dernière,

Cette minute cet instant

Et nous avons peu de temps

Pour écrire cet instant





mardi 3 décembre 2013

#148




Monsieur M. n'a même pas pris la peine de se nettoyer le visage, de soigner ses plaies, de tenter de reboucher le trou dans sa tête ressemblant comme deux gouttes d'eau à un point final posé entre ses deux yeux ouverts à jamais. À croire qu'il voulait garder sur son corps les traces de la barbarie des auteurs de sa mort. Au fond, peu importe leur provenance, peu importe dans quel pays se situe le village où il s'est fait exécuter, peu importe la date et l'heure où ils l'ont laissé pour mort, par terre, au milieu de la poussière en sang et des crachats qui séchaient.

Ce fut n'importe où, et n'importe quand. Et ce fut n'importe qui qui pressa la détente. N'importe qui s'étant désigné de lui même, le doigt levé, comme un enfant pressé de donner la réponse à une question du maître... C'était d'ailleurs peut être même un enfant... Un enfant qui jouait... Qui sait ?

Et puis j'ai compris pourquoi monsieur M. était revenu...

Il était venu chercher un livre posé sur sa table de chevet. Il arracha une de ces pages, pas n'importe laquelle, et d'un ton sec et autoritaire, il me dit :

« ne lis pas — mange ! »

Ainsi, je me suis soumis à sa volonté, et après les avoir longuement mâché, j'ai avalé ces mots :

Parle, toi aussi,
parle le dernier à parler,
dis ton dire.

Parle —
Cependant ne sépare pas le Oui du Non.
Donne à ta parole aussi le sens :
lui donnant l'ombre.

Donne-lui assez d'ombre,
donne-lui autant d'ombre
qu'autour de toi tu en sais répandue entre
Minuit Midi Minuit.

Regarde tout autour :
vois comme cela devient vivant à la ronde —
Dans la mort ! Vivant !
Dit vrai, qui parle d'ombre.

Vois comme se rétrécit le lieu où tu te tiens :
Où veux-tu aller à présent, toi en défaut d'ombre,
   où aller ?
Monte. En tâtonnant, monte.
Plus mince, plus méconnaissable, plus fin !
C'est ce que tu deviens, plus fin : un fil,

le long duquel elle veut descendre, l'étoile :
pour en bas nager, tout en bas,
Là où elle se voit
scintiller : dans la mouvement de houle
des mots qui toujours vont.

Paul Célan (traduction, Maurice Blanchot)


dimanche 1 décembre 2013

#146



J'étais aux prises avec un sommeil agité dans des draps baignés de sueur quand j'ai entendu un bruit de clef à la porte.... Ce n'était pas monsieur M. mais ce qu'il en restait qui rentrait. 

Il m'a fallu quelques secondes pour le reconnaître sous ses vêtements en lambeaux, le visage couvert d'ecchymoses rouges fades criblant ses joues de toutes parts, un mauve à lèvre couleur de sang barbare et deux yeux au beurre noir violacé si enflés que le fait même d'entrevoir semblait lui être douloureux...

Après avoir refermé la porte à double tour derrière lui, monsieur M. s'est doucement retourné vers moi la tête basse, et d'une voix si blanche qu'elle semblait vide de toute humanité, il me dit :

«— jetez votre regard dans le trou entre mes deux yeux et vous verrez qui est l'auteur de ma monstruosité...»

Tremblant, je me suis penché... et l’œil collé au trou de ce curieux Judas, j'ai vu comme pour la première fois mon propre visage.

Trahi, j'ai hurlé.