samedi 30 novembre 2013

#145





Mr M avec un trou dans la tête comme d'autres une fleur à leur chapeau, Mr M avec un trou enfin digne des neurones de sa destinée...sur la tempe au dessus de l'oreille ou sur le front entre les deux yeux? 
Et puis là-bas toujours ses mêmes chaussures usées de marches qui l'attendent, les chaussures de ses mots en promenade de l'absence récoltée et dorénavant trouée d'une définitive cicatrice inhumaine. 

L'apatride  


vendredi 29 novembre 2013

#144



Il est temps de partir. Au fond il n'y a jamais eu rien d'autre que ça. Ce désir de partir et d'y rester. 

Je connais le trajet par cœur. C'est une route que j'ai l'habitude de prendre au quotidien, je connais le chemin, ses environs, et ce sans même y prêter attention. N'importe quel détail est un signe familier, un arbre foudroyé, un défaut sur le bitume à un certain croisement, l'odeur des bouses à la sortie de tel village... Il m'est désormais presque impossible de m'y égarer tant chaque coup de volant, chaque virage emprunté, semblent ancrés dans la mémoire de mes gestes et de mes sens.

Alors comment ai-je pu me perdre après une bonne demie heure de trajet ? Peut-être un moment d'absence, absence si dense, si profonde que j'ai dû en perdre toute ma conscience d'être au monde. Ainsi, me réveillant en sursaut de ma somnolence, je regarde autour de moi et m'aperçois non sans angoisse que je ne reconnais plus rien. Je tente tant bien que mal de me remémorer la route que je viens de faire, de chercher dans mon souvenir à quel moment je me suis trompé, mais rien ne me revient. Je ne retrouve aucune trace des minutes qui m'ont vu dériver sur des kilomètres, comme si l'oubli seul avait survécu à cet étrange moment d'absence.

Le goudron de la route a disparu. Ma voiture est au beau milieu d'un champ brûlé, peut-être est-ce les cendres d'un récent écobuage, où celle d'une guerre à peine passée... Qui sait ? 
Je décide de sortir et continuer à pied. Je vois au loin un petit sentier qui doit bien monter quelque part. Après un millier de pas, j'arrive dans un petit village, labyrinthe de ruelles étroites et vides. Les volets son clos. La vie semble avoir déserté ces maisons de pierres.

Et puis j'entends au loin un mouvement de foule. J'aperçois là-bas, plus d'une centaine de personnes réunies sur une place publique... De là où je suis, je ne peux déceler s'il s'agit de cris de joies ou de colères. Aussi curieux qu'angoissé, je décide de me rapprocher. Et je ne sais pourquoi mais comme toujours, chacun de mes pas me fait craindre le pire...

J'entends désormais distinctement leur concert de voix démentes, chœur d'une foi vengeresse chantant rageusement :

« — Voilà ! Continuez ! Qu'on le caillasse ! Les enfants ! Allez y ! Défoulez-vous aussi ! Que personne ne ferme les yeux ! Il faut que tout le monde voit ce qui arrive à ceux qui ont osé parler ! Qu'on apporte d'abord un couteau ! Oui ! Qu'on lui tranche la langue ! Que ce singe ne puisse plus parler ! Jamais ! Qu'aucun autre mot ne puisse sortir de sa bouche ! Qu'il n'en reste plus que des cris ! Et puis qu'on en finisse ! Qu'on l'abatte ce sauvage ! Surtout ne lui bandez pas les yeux ! Qu'il crève accablé par le poids de nos regards méprisants, que ces regards hantent sa mort ! Qu'il soit à jamais coupable de nous avoir trahi ! Et ce même dans une prochaine vie ! Qu'il soit à jamais banni ! Il est temps ! Temps de se faire justice ! Apportez le fusil ! Le fusil, vite ! Éclatons-lui la tête ! Que sa pensée éclate en morceaux ! Et jetons ces morceaux aux chiens ! Qu'il n'en reste plus rien ! Qu'il se réincarne dans une crotte de chien et encore, ce serait lui accorder une pitié qu'il ne mérite  même pas ! Il est temps ! Cessons de parler ! Que celui qui est contre son exécution prenne la parole ou se taise à jamais ! Non ? Personne ne s'avance pour le sauver ? Le verdict est donc sans appel ! La mort ! La mort ! La mort !La mort ! La mort !... »

La foule est en transe, certains filment même la scène sur leur portable, comme si regarder ça à travers un écran donnait à cette tragédie des airs de fiction... une fiction plus vraie que nature.
Il y a là des hommes, des femmes, des vieux, des enfants, tous soudés dans la haine à l'égard d'un bouc émissaire dont je ne comprends toujours pas la faute... Stupéfait, je demande à l'un des enfants hurlant à mes côtés : 

«— Mais qui est donc cet homme conspué ?

L'enfant, sans même se tourner vers moi, si saisi par le spectacle auquel il est en train d'assister, me dit d'un ton semblant mépriser mon ignorance : 

— Tu ne le reconnais donc pas ? C'est monsieur M. ! Qui veux-tu que ce soit d'autre... »

Dans la fièvre de la foule en liesse, les bras m'en tombent. Abasourdi à la découverte de son identité, d'impuissance je lève les yeux au ciel et attends du soleil qu'il brûle l'effroi de mon sang glacé. 


Soudain, le coup de feu retentit. Et je tombe à genoux comme au fond d'un trou, le trou dans la tête de monsieur M.... exécuté.



jeudi 28 novembre 2013

#143



Sans nouvelles, le matin neuf est toujours nouveau.

Des nouvelles? Pas de nouvelles?...nouvelles de soi, des connus
proches et familiers?
Les nouvelles sont finies, toujours les mêmes immuables lassantes sans
surprise. Pas d'écho ni suite. Tout pour épargner à son trou
d'absence...le brouhaha assourdissant.
Des nouvelles? Pas de nouvelles, bonnes probables nouvelles.
C'est suffisant pour continuer jusqu'au bout son chemin...anonyme tranquille.

Puis un jour on est mort sans plus de nouvelles et les autres ne le
sauront pas et peut-être ne le comprendront-ils toujours pas...tout
pour épargner à son horizon des mêmes nouvelles car les nouvelles
toujours maléfiques de bienveillances et bonnes volontés empoisonnent
même les morts.
Et un jour on est mort comme une disparition sans nouvelles
condoléances épitaphes pleureuses, et les connus proches familiers ne
le comprendront-ils peut-être toujours pas, n'est ce pas?

Sans nouvelles, le soir nouveau est toujours neuf


Télégramme anonyme à Mr M avec 4 tournesols coupés et morts non
ramassés dans un champ du Bout du Village



#142



3 heures 30


apprend sagement à t'ennuyer comme l'enfant jouant seul dans la rue



mercredi 27 novembre 2013

#141



Devant le feu qui doucement s'éteint, monsieur M. est surpris dans sa somnolence par un papillon de nuit venu se poser sur le lit de cendres encore fumant. Très vite, une de ses ailes s'accroche à une braise et sans même se débattre, le papillon devenu noir comme du charbon se fige avant de brûler, ravivant d'une légère flamme ce feu qui dans les yeux de monsieur M. s'éteignait.

La cheminée exhale à présent des miasmes de mort. L'air est irrespirable. Le silence de marbre. Saisi, monsieur M. ne peut plus faire le moindre geste. Son air est grave, ses yeux ne clignent plus, chacun des battements de son coeur semble se battre dans le vide, et ce depuis que le papillon a disparu...

Seul dans la nuit d'une maison à l'oubli de tous, monsieur M. demande à voix haute au néant :

«— Ainsi ne serais-je moi aussi que poussière et cendre ?»





mardi 26 novembre 2013

#140




Le sort des hommes se fera sans le sang de l'insulte et du mépris, le sort des Hommes se fera sur la magie de sortilèges des Sous-Hommes... ainsi n'y aura-t-il pas d'autre issue, d'autre envol à venir... tel l'oiseau dans le ciel au dessus de la Terre, tel l'animal au dessus de l'humain. 
Aux armes, des armes... aux armes, des mots!!!

Le sort des Hommes se fera.



La guerre n'est donc pas encore finie! Non.
Il reste dans la tranchée... cet apatride, ce personnage d'écriture  mots et paroles à la main...pour une lecture en fuite d'un reste d'une fiction, après que les aveugles sonneront le tocsin des batailles en déroute, quand les armes et leurs insultes se tairont.

 L'apatride et Le Tombeau

Georges Bataille - Extraits  Poème Le tombeau -       
         [...]
          je suis seul
         des aveugles liront ces lignes
         en d'interminables tunnels
         je tombe dans l'immensité
         qui tombe en elle-même
         elle est plus noire que ma mort
         [...]

et sa traduction vietnamienne, promenade de mots vers la mousson et la Mer de Chine


         [...]
         một mình anh đứng cô đơn
         người mù ngày kia sẻ độc thơ nầy
         ngọn đường mai mằn không ngừng
         rớt rơi mai mẳn thiên lièn trải qua
         tẻ bể trong một ngày tối đen
         anh mù đen ra hơn ngày tàn
         [...]




lundi 25 novembre 2013

139 bis






— Aujourd'hui le vent gonfle des voiles noires portant le deuil du disparu... Hier un homme s'est noyé, il s'est noyé devant vous monsieur M. ! Oui devant vous ! Et vous n'avez pas bougé le moindre cil ! Vous n'avez pu ignorer les cris d'urgence avant la noyade, leur écho de solitude glaciale... Comment leur terreur n'a éveillé en vous ni compassion, ni pitié ? N'importe quel homme digne de ce nom face à une situation aussi extrême aurait tenté de sauver cette voix à la merci des eaux ? Même un chien aurait au moins aboyé ! Je ne vous reproche pas de ne pas avoir plongé mais vous auriez pu hurler à votre tour, frapper aux portes alentour pour ainsi trouver du secours ! Au lieu de ça vous l'avez regardé mourir comme une vulgaire mouche à l'agonie, sans même un semblant de stupeur dans votre regard. C'est dire l'indifférence obscène qui vous habite, froideur contre nature qui aujourd'hui me fait douter de vous en tant qu'homme...
Alors dîtes-moi monsieur M., de quelle espèce êtes-vous ?

(silence)

— Je suis le singe de vos discours nauséabonds, descendant des mots puant l'indigène à plein nez. Et c'est en effet avec passion pour l'indifférence que je regarde les hommes de votre espèce crever.
À l'encontre de cette nuit brune s'avançant et débattant à visage découvert, voici quelques élans de la Danse de l'Aigle... des hommes de jadis, des hommes du passé...ces hommes de haut site, nos frères nos voisins nos ancêtres...nos semblables. 
Nous sommes tous des singes !  Vous entendez ? Tous, sans exceptions !



"Jadis les hommes de haut site, la face peinte d'ocre rouge sur leurs mesas d'argile, nous ont dansé sans gestes danse immobile de l'aigle. Ici, ce soir, et face à l'Ouest, mimant la vergue ou le fléau, il n'est que d'étendre les bras en croix pour auner à son aune l'espace d'un tel an: danse immobile de l'âge sur l'envergure de son aile."

Saint-John Perse




dimanche 24 novembre 2013

#139


Où est monsieur M. quand il s'absente quelques jours ?
Personne ne le sait. Pas même moi...

Je l'imagine seul, loin des autres, loin des foules sauvages de voix et de gestes, parti marcher, il va et vient dans son monde comme une bête dans sa cage, sans aucune page d'histoire en tête, sans but si ce n'est celui de compter ses pas, errance à la dérive suivant des yeux le courant d'une rivière menant aux berges d'un fleuve menant au sable désert de l'océan à traverser à marée basse avant que ne soit recouvert le passage du Gois...


(Je ne sais comment sa pensée désertée a ce soir échoué là...)

Je l'imagine ensuite s'asseoir sur un banc de bois attendant patiemment que la remontée de l'eau efface toute trace de ses pas. Je l'imagine rester là à ne rien faire, malgré les signes agités d'une main au loin, ses appels au secours, la détresse d'une ombre hurlant qu'elle ne sait pas nager, silhouette humaine surprise par la marée elle qui à l'oubli des heures était venue pêcher la palourde à pied histoire de ne penser à rien...


J'imagine son regard impassible à la vue de ces cris disparus dans les fonds marins...


Une fois l'ombre engloutie, monsieur M. est resté assis là toute la nuit à tenter de traduire l'écriture des vagues, ces lignes blanches de bave au cœur du noir le plus silencieux, sans égard aucun pour la parole de l'homme venant de mourir sous ses yeux.








samedi 23 novembre 2013

#138




Mr M où êtes vous quand vous n'êtes pas là?... car chaque fois bien qu'il n'y ait pas de raison,
..."Bien qu'il n'y ait pas de raisons pour que vous veniez ici, il me semble, chaque fois que vous venez, que vous avez pour venir une raison extraordinaire."
Maurice Blanchot...  à Mr M

Peut-être êtes vous... quand vous n'êtes pas là... à vous promener et être occupé à rencontrer des histoires passées et à venir...celles des autres. Faites attention Mr M car à trop fréquenter ainsi les autres, ne risquez vous pas au fond de ne plus vous absenter de vous et à vous fréquenter vous-même?

L'apatride



#137


mots survivants
de la vie
encore un moment
tenez-lui compagnie 
Beckett 1978
Poèmes suivis de mirlitonnades 

ami poète mouette amie
à vous je le dis 
j´ai eu dans la vie
cette chance de hasard

j´ai vu deux océans 
avoir une même plage 
et sur galets et coquillages 
je m´y suis allongé

j´ai vu deux océans
traversés d´un radeau
et sur un même sillage
je m´y suis perdu

j´ai vu deux océans
s´embraser d´eux-mêmes
et sur une augure de fumées
je m´y suis rendu

j´ai connu deux océans 
qui se mélangent 
et dans une même vague 
je m´y suis baigné

de ces certitudes 
désormais je guette 
l´horizon trempé 
attendant leur retour


J´ai donc eu cette histoire, l´histoire de deux océans embrassant une méduse aux yeux rieurs de claires perles bleues qui profitant d´une éclipse de soleil s´est envolée vers la lune de là-bas des confins de galaxies. Et sa chair défaite de rides des heures survécues avait oublié le besoin de regards et de caresses, et la tendresse en reste avec sa gêne toujours déplacée a pris le pas sur l´émoi du serment étouffé des désirs. 
A cet instant jeté souvenez-vous en des mots de celui ayant de ses jours trop eu, il lui est juste d´être ruiné de cette fortune en trop d'un trop de merveilles, 
là où le souvenir effacé résonne dans son extraordinaire seulement maintenant, 
là où les prières s´arrêtent inaudibles, là où tout n´est plus que ce récit d´une fiction. 

Et la vie particulière du présent vient rendre transparent le souhait de ne point effrayer sa lueur devenue anonyme. 
Et l´amitié fatiguée de son arrière-pays de partages de promesses, dépouille du néant... au silence s´allie.
Quelque part du désert dernier des temps d´une existence qui, en fait étrangère et toujours niée depuis son début, n´a jamais pu vraiment... au-delà.
Et la chose ainsi par-là océan, je suis le monde et sa fuite voulue.



Que ces faims de marées et de ports à terre et à quai d´aujourd'hui amères 
soient un jour un demain un départ un trou d´océans.


L'apatride



jeudi 21 novembre 2013

#136





entre parole et écriture règne la conversation silencieuse d'un dédoublement fratricide


J'écris: deux tombes jumelles et anonymes



#135




Monsieur M. commence, submergé par l'écoute, face à la page déjà noire d'absence de mot.

A l'origine un trouble, une difficulté à se confier, comme si chaque chose prononcée pouvait le trahir, révéler le secret qu'il garde sur le bout de sa langue, derrière les dents serrées de sa bouche fermée comme un poing.

Avant de définitivement se cloîtrer à l'abri du monde, monsieur M. jette à l'oubli son nom, au feu ses pronoms, aux fauves sa chair, à la mer sa voix.

Ainsi, sans preuve ni témoin d'avoir un jour été, ne reste de lui qu'une main, main prenant sur la table un crayon comme pour saisir la chance de s'égarer dans l'oubli des heures de la nuit anonyme.

Après avoir taillé sa mine au plus pointu, monsieur M. décide de crever les yeux du regard obstruant sa vue.

Une fois aveugle, il marche à tâtons dans sa chambre comme dans un lieu étranger, prudemment, par peur de trébucher, à la merci du prochain pas, d'une autre trace à effacer derrière soi...

Soudain il se cogne à quelqu'un. Effrayé il dit en tremblant:

«—Qui êtes-vous ?

Après un long silence, une voix lui répond calmement:

— C'est moi.

Monsieur M. se met à sangloter... Puis à hurler:

— Mais je ne reconnais pas votre voix ! Vous entendez ? Je ne la reconnais pas ! Je n'ai plus de mémoire ! Comment pourrais-je savoir si nous nous sommes déjà rencontrés ? Vous m'êtes désormais inconnu ! Ayez pitié de ma solitude ! Partez ! Je vous en supplie ! Laissez-moi seul ! Vous n'avez rien à faire ici ! Vous m'entendez ? Rien ! Voyez, je suis infirme, bon à me cogner la tête contre les murs, à errer sans fin à la recherche de l'unique issue de ce lieu, sa sortie sans secours...»

Sur ces mots, monsieur M. entend derrière lui une porte claquer.





mercredi 20 novembre 2013

#134




Assez de mots assez de vivants
Assez de morts assez des mots
Assez de deuils à l'orée des fins
Assez assez de mots en paroles
Assez de ce vacarme... écrivons

L'apatride





mardi 19 novembre 2013

lundi 18 novembre 2013

#132





Encore fuir? encore toujours... À nouveau m'enfuir d'ici avec le sang des mots en sang. Nulle part nulle part pourtant... avec mes mots, mon sac de mots leurs viscères et déjections, des mots en odeur et couleur de bois brûlé.
Fuir encore...comme l'eau ...l'eau ici dans le sable...fondre, s'éloigner d'une espèce humaine pour l'espèce humaine, ce qui reste à un homme toujours en exil et fuite.
Un souhait devant l'obscurité brune du moment: je suis un singe...ce frère mon ami.

L'apatride








dimanche 17 novembre 2013

vendredi 15 novembre 2013

#130




            L’autre jour dans une pléiade j’ai acheté Bataille.


            L’autre jour je l’ai vue côté ensoleillé du boulevard,

            le cœur épais battant j’ai changé de trottoir pour ne pas la changer.

            J’ai regardé mon histoire côté ombre sans moi se poursuivre,


            et coupable jamais je ne me suis enfui tel un assassin sous le ciel innocent de sa nuit.


            L’autre jour était une messe à Chianine l’autre jour où Dieu m’a trahi,

            à tue-tête avec le vent j’ai chanté le trou de l’homme clamant sa maison brûlée

            et j’ai aimé le douze décembre l’autre jour où j’ai encore aimé mourir.


           " J’aimerais mourir, lentement et attentivement, de la même façon que tète l’enfant."


            L'apatride












jeudi 14 novembre 2013

#129 bis



Il a donc suffi de quelques heures à peine pour désamorcer les bombes que vous vous apprêtiez à jeter. Votre corps a cessé de bouillir, il n'est plus qu'un frisson continu. Comme si la lave gelée de votre colère avait jailli d'un glacier. Il a suffi de quelques heures pour que votre rage de guerrier s'épuise d'elle-même. Et pourtant, vous ne pouvez plus renoncer à vous battre, sous peine de perdre la face à nouveau...

Que de défaites amères, que de lâcheté face à l'adversité! 

À peine avez-vous dégagé les débris de la guerre précédente qu'une nouvelle éclate au pas de votre porte. Au premier coup de feu, vous vous sentez toujours assez courageux pour vous jeter au front. Et puis très vite, vous commencez à trembler. Tous les prétextes sont soudain bons à prendre pour vous échapper. Vous n'avez déjà plus la force de vous battre sachant à l'avance les ruines que cette bataille va engendrer. De fatigue vous déposez les armes alors que madame T., elle, est fin prête à vous faire regretter les mots d'où ce conflit est né, ces mots de trop que vous n'assumez plus...

Et ne reste plus qu'a prier un dieu auquel vous ne croyez pas pour espérer un peu de clémence.
Ainsi, vous avancez vers l'ennemie, à tout petit pas, déjà blessé à l'idée même de recevoir le prochain coup. Puis dans un élan désespéré, perdu au beau milieu du champ de votre perte, vous tirez à l'aveugle les munitions qui restent dans le chargeur de votre parole hébétée, espérant toucher juste, juste assez pour rétablir, ne serait-ce qu'un instant, la paix.




#129



Ce n'est ni la colère, ni la tristesse,
C'est une sorte de vengeance sans objet qui ce matin s'est abattue sur moi.
La pensée cherchant ses munitions pour que la prochaine réplique soit mortelle.
Les dents serrées comme un poing plein du désir de porter son coup.
J'ai soif de guerre.

Il y a quelques jours, nous n'étions pas certains, il y avait bien eu les prémices de quelques attaques mais elles étaient restées à visage couvert, dans le poison d'une insulte chuchotée en silence, relent de haine retenue comme un souffle sauvage, celui de la solitude face à la parole de l'autre... face à notre propre parole aussi...

Et puis ce matin, alors que la pluie avait cessé que le soleil commençait à nous brûler,
la guerre fut enfin déclarée.
Comme si le beau temps revenu offrait là les conditions idéales pour s'entretuer.

Il est temps de se battre. Chacun dans sa tranchée.
Là où les larmes ne sont que nerfs, morve d'une peur ravalée.
Mais notre corps lui ne pleure pas, ne transpire pas, ne bouge pas.
Il ne laisse absolument rien entrevoir du venin remuant notre sang.
Seul le visage nous trahit, laisse présager la rage qui nous pend au nez.

Après coup, la haine connait ses doutes, ses contradictions se demandant si ce conflit est justifiable, nécessaire. Mais qu'importe, il est bien trop tard pour à présent reculer.
Toute excuse sonnerait faux. Et puis qui pour s'excuser le premier ? Qui donc? La camp de madame T., ou le mien? Dites-moi monsieur M., vous qui n'avez réponse à rien, qui maniait le silence à vos fins... Allez-y ! Répondez !

...

C'est bien ce que je pensais...
Quant il s'agit d'écrire, vous êtes toujours le premier arrivé...
Mais je sais aujourd'hui que si les nuits échouées étaient un journal, vous n'y seriez même pas mentionné.
Vous ne m'êtes d'aucun secours pour ma vie. Vous ne servez qu'à écrire... Rien d'autre.

" Écrire toute sa vie, ça apprend à écrire. Ça ne sauve de rien."
Duras



mercredi 13 novembre 2013

#128



Alors qu'il ne disait rien, monsieur M. entendit au loin une voix étrange, presque inaudible,
d'un timbre semblant sortir tout droit des profondeurs de sa bouche comme de nulle-part,
voix apatride venue soudain hanter son corps en déshérence...
Dans le noir elle lui dit:

Se taire, arriver à se taire n'est-ce pas?

Taire ces mots qui éjaculent de notre bouche, taire ces phrases qui nous vomissent pour vomir l'autre... peut être est-ce sur ces mots enfin retenus dans une rétention de silence qu'une écriture se met en branle...




mardi 12 novembre 2013

#127



En vain pour s'en distraire le capitaine pend à sa grand' vergue le nègre le plus braillard ou le jette à la mer, ou le livre à l'appétit de ses molosses.

La négraille aux senteurs d'oignon frit retrouve dans son sang répandu le goût amer de la liberté

Et elle est debout la négraille

La négraille assise
inattendument debout
debout dans la cale
debout dans les cabines
debout sur le pont
debout dans le vent
debout sous le soleil
debout dans le sang

       debout
           et
              libre
debout et non point pauvre folle dans sa liberté et son dénuement maritimes girant en la dérive parfaite et la voici :
plus inattendument debout
debout dans les cordages
debout à la barre
debout à la boussole
debout à la carte
debout sous les étoiles

       debout
           et
              libre

et le navire lustral s'avancer impavide sur les eaux écroulées.

Et maintenant pourrissent nos flocs d'ignominies !
par la mer cliquetante de midi
par le soleil bourgeonnant de minuit

écoute épervier qui tiens les clefs de l'orient
par le jour désarmé
par le jet de pierre de la pluie
écoute squale qui veille sur l'occident

écoutez chien blanc du nord, serpent noir du midi
qui achevez le ceinturon du ciel
Il y a encore une mer à traverser
oh encore une mer à traverser
pour que j'invente mes poumons
pour que le prince se taise
pour que la reine me baise
encore un vieillard à assassiner
un fou à délivrer
pour que mon âme luise aboie luise
aboie aboie aboie
et que hulule la chouette mon bel ange curieux.
Le maître des rires ?
Le maître du silence formidable ?
Le maître de l'espoir et du désespoir ?
Le maître de ma paresse ? Le maître des danses ?
   C'est moi !

et pour ce, Seigneur
les hommes au cou frêle
reçois et perçois fatal calme triangulaire

Et à moi mes danses
mes danses de mauvais nègre
à moi mes danses
la danse brise-carcan
la danse saute-prison
la danse il-et-beau-et-bon-et-légitime-d'être-nègre
A moi mes danses et saute le soleil sur la raquette de mes mains
mais non l'inégal soleil ne me suffit plus
enroule-toi, vent, autour de ma nouvelle croissance
pose-toi sur mes doigts mesurés
je te livre ma conscience et son rythme de chair
je te livre les feux où brasille ma faiblesse
je te livre le chain-gang
je te livre le marais
je te livre l'intourist du circuit triangulaire
dévore vent
je te livre mes paroles abruptes
dévore et enroule-toi
et t'enroulant embrasse-moi d'un plus vaste frisson
embrasse-moi jusqu'au nous furieux
embrasse, embrasse NOUS
mais nous ayant également mordus
jusqu'au sang de notre sang mordus !
embrasse, ma pureté ne se lie qu'à ta pureté
mais alors embrasse
comme un champ de justes filaos
le soir
nos multicolores puretés
et lie, lie-moi sans remords
lie-moi de tes vastes bras à l'argile lumineuse
lie ma noire vibration au nombril même du monde
lie, lie-moi, fraternité âpre
puis, m'étranglant de ton lasso d'étoiles
monte, Colombe
monte
monte
monte
Je te suis, imprimée en mon ancestrale cornée blanche,
monte lécheur de ciel
et le grand trou noir où je voulais me noyer l'autre lune
c'est là que je veux pêcher maintenant la langue maléfique de la nuit en son immobile verrition !


(dernières pages du Cahier d'un retour au pays natal en écho au Code Noir)


#126




— Qui est là ?
— C'est moi.
— Qui moi ?
— Monsieur M.
— Et alors ! Cette initiale vous donne-t-elle le droit de m'interpeller de la sorte sans même au préalable frapper à ma porte, vous présenter ?
— Veuillez m'excuser. Je pensais que vous me reconnaitriez.
— Ne soyez pas si sûr de votre notoriété. Ne vous donnez pas plus d'importance que vous n'en avez. Vous n'êtes rien. Rien du tout, vous entendez ?!
— ...
— Maintenant que vous êtes ici, dîtes au moins ce que vous étiez venu dire. Venant de vous je m'attends au pire mais enfin, comment l'éviter...
— Et bien... Comment dire... C'est que c'est un peu embarrassant...
— (soupir)
— Et bien depuis quelques jours, j'ai remarqué que vous ne vous adressiez plus à moi. Avant, il n'y a pas si longtemps, vous ne cessiez de me demander. Et puis soudain, sans raison, plus rien. J'ai honte de vous l'avouer mais je me sens abandonné. Trahi. Oui. Profondément trahi par votre lâcheté.
— Trahi ? Tiens donc ! Permettez-moi de vous demander quelque-chose...
— ...
— Vous ai-je un jour fait ne serait-ce que le début d'une promesse ?
— ...
— Vous ai-je un jour offert ne serait-ce qu'une miette de ma confiance ? 
— ...
— Et ma parole ? Vous l'ai-je un jour déjà donnée ?
— Votre parole non... Jamais. En revanche, c'est votre silence que vous m'avez confié. 
— ... Mon sil... Que... Conf... À qui... Vous... Mais... Mais... Mais pour qui vous prenez vous à la fin ?! Hein ! Pour qui ? Pour qui ?!
— Pour vous. Je me prends pour vous.







lundi 11 novembre 2013

#125



                                          ... sans nom aucun
                                          enfin cette douce confusion...
                                          désormais ainsi ici 
                                          là bas trébucher ne plus partir 
                                          que par inadvertance.

                                          L'apatride





dimanche 10 novembre 2013

#124






Ceux qui sont vieux dans le pays le plus tôt sont levés
à pousser le volet et regarder le ciel, la mer qui change de couleur
et les îles, disant: la journée sera belle si l'on en juge par cette aube

Aussitôt c'est le jour! et la tôle des toits s'allume dans la transe,et la rade est livrée au malaise et le ciel dans la verve, et le Conteur s'élance dans la veille!

La mer entre les îles est rose de luxure; son plaisir est matière à débattre, on l'a eu pour un lot de bracelets de cuivre!
Des enfants courent aux rivages! des chevaux courent aux rivages!...un million d'enfants portant leurs cils comme des ombrelles... et le nageur

a une jambe en eau tiède et l'autre pèse dans un courant frais, et les gomphrènes, les ramies,
l'acalyphe à fleurs vertes et ces piléas cespiteuses qui sont la barbe des vieux murs
s'affolent sur les toits, au rebord des gouttières,

car un vent, le plus frais de l'année, se lève, aux bassins d'îles qui bleuissent,
et déferlant jusqu'à ces cayes plates, nos maisons, coule au sein du vieillard
par le havre de toile jusqu'au lieu plein de crin entre les deux mamelles.

Et la journée est entamée, le monde
n'est pas si vieux que soudain il n'ait ri...

C'est alors que l'odeur du café remonte l'escalier.





samedi 9 novembre 2013

#123


Monsieur M. ne se doutait pas qu'il serait ainsi contaminé pour le reste de ses nuits quand soudain les mots ont commencé à faire écho les uns avec les autres, déroulant sous son regard saisi la pelote d'un fil inconnu. Ce fut comme un sens jusque-là en sommeil stimulé pour la toute première fois, propageant tel un virus au cœur même de sa pensée l'influx nerveux d'une écriture, écriture qui s'est imposée d'elle-même sans demander la permission, sans jamais lui laisser le choix de l'accepter ou de la refuser.

Monsieur M. ne sait pas pourquoi il fait des phrases, mais il en fait, ne peut subir un jour sans en faire, dans cet enfer d'en faire, des blanches et sans sujet, aussi pauvres soient-elles, elles sont, dans des carnets qui traînent là, sur une table, dans un sac, à son chevet, dans son sommeil, sans compter le nombre incalculable de feuilles volantes froissées oubliées qu'il retrouve parfois, dans l'état, dans l'humeur et le lieu où il les avait laissées, avec cette étrange impression qu'elles ne lui appartiennent plus, comme si ces bouts d'écrits étaient orphelins non seulement de lui-même mais de tout autre auteur, de tout homme à l'origine de ces mots.

Non, ces phrases ne sont pas les siennes et quand bien même elles sont signées de sa propre main, monsieur M. crie au plagiat.





jeudi 7 novembre 2013

#122



                                         désormais ce souhait
                                         ainsi un seul seulement
                                         s'éloigner et s'épargner
                                         et s'effacer tout effacer

                                         ce souhait d'un vœu dernier
                                         une incinération de son vivant
                                         des prénoms et noms divers

                                         plus aucune trace enfin
                                         être sans être nommé
                                         au bout du compte cela

                                         oui cela essentiellement
                                         avant de rejoindre là bas
                                         ici désormais




                                         le souhait de l'apatride






lundi 4 novembre 2013

#121


Quelques mots de Beckett en 1949 pour vous, rien que pour vous, Mr M. là où vous vous réfugiez... vous n'y échapperez pas

"...il faut dire les mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu'à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c’est peut-être déjà fait, ils m’ont peut-être déjà dit, ils m’ont peut-être porté jusqu’au seuil de mon histoire, devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire, ça m’étonnerait, si elle ouvre ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer." 

Oui il faut donc les dire Mr M, les dire les mots, les dire seuls avec soi même, et pour les dire il vaut mieux les écrire car les paroles, elles... comme les nuages se promènent avec le vent... les paroles ne sont que du vent, du vent de ces mots parlés en vain... des paroles en l'air n'est ce pas?

Ainsi donc nous ne serons tous... que ces personnages de la galerie de nos personnages... à venir connus ou inconnus.

Ainsi cette fiction et sa vérité de fiction... et c'est cela, seulement cela qui compte en fin de compte, car elle nous fait penser et écrire notre solitude. Vous avez beaucoup de chance monsieur M., d'avoir pu vous éloigner de votre histoire et de ses lieux... il vous reste ainsi à inventer des histoires.




Ecrire ce n'est pas, ne doit pas être un acte sérieux (triste) mais c'est un acte grave d'une gravité, celle d'avoir à penser et ne pas mourir. Les mots quelque soient leurs sonorités et une fois écrits... n'ont plus de patrie.

L'apatride



dimanche 3 novembre 2013

#120



Au fait, qui êtes vous monsieur M.? Comment êtes-vous né dans mes nuits?

J'ai en premier lieu mis le masque de votre personnage pour proposer à un ami perdu de vue depuis bien longtemps une correspondance d'écriture. Je pensais naïvement que ne garder que l'initiale de mon prénom me rendrait l'anonymat nécessaire pour prendre de la distance et écrire sans crainte. Mais mon correspondant a très mal pris mon premier courrier, ne comprenant pas comment je pouvais m'autoriser à prendre la vie, la mienne, la sienne, celle des autres, pour de la matière littéraire.

Ce qui était pour moi un geste d'amitié par l'écriture fut entendu et ressenti par cet ami comme une trahison... et une insulte.

Suite à sa réaction plus que violente à mon égard, je me suis d'abord excusé, puis je me suis tu et isolé de longs mois pour penser ce qui s'était passé là. Moi qui si souvent le clamais, je me suis demandé, seul, non sans gravité, s'il m'était vrai que la seule vérité était celle du texte...

Aujourd'hui, je crois que la seule vérité est l'instant même de l'acte d'écrire... et, rajoute l'apatride, si vérité il y a, c'est une vérité de la jouissance et non une jouissance de la vérité, jouissance de la vérité avec son cortège du droit moral comme semblerait soutenir cet ami à qui j'avais proposé cette expérience d'écriture.

Mais au fond, il ne s'agit peut-être même pas de vérité. Simplement d'une nécessité. Nécessité qu'il serait absurde et obscène de tenter d'élucider dans un lieu public comme celui-ci...

Après cet événement  j'ai compris que l'autre, l'autre connu (ici l'ami), quel qu'il soit, ne pouvait être pris pour objet dans cet entretien infini qu'est la pratique de l'écriture et de la lecture. 

J'ai par le passé souvent cherché, voir imposé à l'autre un entretien qui était le mien, celui avec l'absent des mots de la parole, celui du livre aussi... Et si j'ai tant de fois cherché à mettre un visage d'ami sur cet absent, c'est certainement par lâcheté, lâcheté d'affronter la solitude fondamentale de cette tâche.

Monsieur M., vous êtes donc devenu l'adresse, le lieu, l'interlocuteur silencieux de cet entretien.
Vous êtes aussi l'absence d'ami...et le personnage insaisissable et inconnu que je suis.






samedi 2 novembre 2013

#119




Je préférerais parfois être né sans voix, ne serait-ce que pour vous épargner.

Sachez que j'ai plus de pitié pour vous que pour ma propre parole, parole qui souvent,
trop souvent me dépasse, me noie à oublier comment nager dans ses eaux troubles.
Je ne sais plus bouger les jambes, les bras, je ne sais même plus quand respirer.
Pas d'autre issue que la noyade n'est-ce pas ?

Peut-être demander de l'aide? Hurler au secours ?
Mais je suis déjà si loin du rivage, là où l'horizon n'est plus que ciel et mer,
là où la peur n'atteint plus personne...

Et j'aperçois votre bouteille monsieur M., juste là, qui flotte...
Quelle coïncidence de tomber dessus alors que je suis en train de me noyer.
Pourrait-elle me servir de bouée ?
Rien est moins sûr mais je l’attrape comme une main tendue,
la saisis de toutes mes forces dans l'espoir de flotter
attendant patiemment d'échouer sur une plage
où lire le message de mort qu'elle referme.




J'écris: un livre de sauvetage