mercredi 28 août 2013

#98



Un jour sans lendemain, ma voix disparaîtra subitement, d'un claquement de main, peu m'importe quand, sous les yeux de celui devenu, qu'il le veuille ou non, mon seul témoin.

Lui seul trouve assez de temps perdu pour échouer sur le sable gris-cendre de mes nuits. Lui seul me fait l'amitié d'un instant de lire à contre temps, dans un autre présent, la présence de ces lignes blanches et sans sujet.

Quelque soit ma personne, mon personnage, mon nom, j'ai la certitude d'avoir quelque part, là-bas, à quelques pas de moi, un frère de sang noir, celui d'une encre sans visage que jamais je ne rencontrerai.


J'écris : à l'inconnu de confiance


mercredi 21 août 2013

#97




ça va ? oui.
rien d’autre à dire, … rien.

une angoisse étreinte au-delà de l’angoisse, un ciel de plomb qui transperce : un trou dans ma cervelle, un trou dans son regard incrédule de désarrois… peut-être mes jambes ne la porteront plus tant elle est grande et lourde pour deux et elle sera morte assise… par un trou de ma tête et de ses yeux… c’était décembre.
un aller-retour de pas au ralenti pour ces rendez-vous de février : un prélude
aux 7, 14, 20 qui comptent ces mois de février.
je suis occupé ? oui… on me dérange, non.

une escapade au musée du Louvre : janvier est seul et froid dans Paris.
impressions d'une après-midi d’intransmissibles parfums :
dans la galerie des Grands Formats -peintures françaises du XVIII-XIX ème siècle- deux heures et demi-heure assis, à dériver et m'oublier avec les rescapés de ce Radeau de la Méduse (1817-1820) : Géricault en 493,4 cm sur 725,8 cm ! Théodore Géricault (1791-1824) : un génie de sa jeunesse.
la tête parfois encombrée de nombreuses histoires de peintres... cette anecdote sur Géricault, probablement la dernière sur lui, il avait 33 ans... Alexandre Dumas qui lui rendit visite pour la première fois et la dernière fois, une semaine avant sa mort, le trouva sur son lit, "occupé à dessiner... sa main gauche avec sa main droite"... l'ami Théodore était un pinceau droitier... et devant la surprise de Dumas qui s'inquiétait, il répliqua : ... "je m'utilise".

ainsi pour sa dernière main gauche exécutée en pierre noire, en sanguine et couleurs d'eau (Paris, musée du Louvre), ces quelques mots griffonnés pour quelques touristes toujours japonais passantes et passants,
un hommage laissé sur un ticket de caisse pendant la pause d'un chinese tea-time dans ces bruyants restaurants du Monde, sur le bord d'une table en faux formica et bois plastifiés :

                            boire et boire à n'en plus finir
                            un après-midi des nuits à-venir
                            ce thé vert de nos défaites amères
                            pour des espérances mises à la mer
                            de nos vaisseaux en berne
                            d'infinies gorgées ternes
                            tièdes précautions
                            d'un squelette en haillon
                            en radeaux et méduses des échos
                            pour les blancs horizons de Géricault.

mots d'hommage à un maître de génie, pour cette fois où j'ai pu prendre et comprendre sur carnet détails et notes de couleurs et croquis...
une habitude dans les musées à devoir maintenant… de toujours apprendre et voler des morceaux de chair :
ainsi sur ce radeau dans vagues et tempêtes de l'autre après-midi,... des ocre-jaune blancs d’un sale de garances et violines de ce dernier horizon m'ont donné idée d’une lumière poussiéreuse à quelques fruits des prochaines natures mortes, les bleus grisés marbrés sombres et lisses des corps mourants... pour quelques ombres fuyantes des paysages de ponts et granges en ruines...

enfin des choses toujours faciles à dire et un reste toujours à faire.
transmettre une vie, son enseignement ou celui d’un maître, c’est faire ouvrage de fidélité, une volonté d’un corps à se vouloir intact et précieux.
quant à l’œuvre, l’œuvre d’un génie, en fait comme chaque histoire n’est-ce-pas ? … elle ne peut que faire… éclat et retour… dans somme toute ce qu'on appelle du doux nom… de souvenir,... celui d’une vie. 

je me rappelle... sortir de la pyramide-diamant de verres et marcher vers la Seine belle et indifférente,
le pas au ralenti... d'un plein d'horizons et de cadavres.


ça va ? oui.
ça va ? agence, … Havas à Toulouse.

l'apatride





mardi 20 août 2013

#96




L'ivresse de la parole enfin retombée, le discours encore chaud dans lequel monsieur M s'est ce soir empêtré laisse sur sa langue l'haleine empuantie d'un remords, celui de n'avoir pas su se taire, une fois de plus, piégé par les failles de sa timidité imbibée d'alcool.

Après coup, dans le silence de son lit froid, résonne encore le ridicule, la misère de son bruit vain et prétentieux. À mesure qu'il se souvient, le voilà qui rougit, qui brûle, qui s'effondre au souvenir de ses paroles prononcées d'un ton vulgairement convaincu, d'une voix aiguë s'obstinant dans le délire de sa parole malade.

Monsieur M. se dit tout bas: "À quoi bon laisser ma voix me trahir? Se soumettre au silence, le subir, est-ce si douloureux? Un jour prochain, saurais-je ne pas détruire l'atmosphère délicieusement gênante d'une pièce où personne ne dit un mot? Et ces gens, ces pauvres gens qui ont eu la patience de m'écouter, sont-il restés par politesse eux qui peut-être désiraient aller se coucher? Avant de s'endormir, ont-ils médit de moi, évoqué en riant mon cas dans une dernière confidence sur l'oreiller? N'aurais-je pas pu faire autrement? Les épargner de ce qui jamais ne m'épargne ?"


J'écris : la honte de parler


samedi 17 août 2013

#95




Le regard des enfants sur les photos m'effraie. Il semble déjà pressentir la tragédie qui s'apprête à les ravager. Outre le calme noir et dérangeant de la petite, regardez attentivement l'aînée, qui sous l'esquisse d'un sourire à peine prononcé reste sur ses gardes, suspicieuse, sa main droite déjà prête à se défendre contre ces deux curieux voleurs de sœur.
Il suffit de lire son regard craintif pour savoir qu'elle a saisi que celui tenant l'appareil, ce grand vieux blanc transpirant à grosses gouttes derrière ses lunettes est venu ici pour faire de cette dernière rencontre une photo accompagnée d'une lettre illisible qu'elle recevra peut-être un jour de fête, dans sa boite aux lettres, comme si le cliché de ce jour immortalisé était là une preuve qu'elles seraient pour toujours de la même famille, que l'oubli les épargnerait...

Vingt ans après, même la langue les sépare. Elles seraient côte à côte qu'elles pourraient à peine se dire bonjour. En vouloir à qui ? À quoi ? À elle-même? Au dieu que l'on prie en vain pour conjurer le mauvais sort ? À ce triste et gentil couple d'étrangers incapable de renoncer à leur désir éperdu d'enfant ? À la misère sans égard d'une histoire vulgairement romanesque ? 

J'écris : une histoire à faire mentir les liens du sang



jeudi 15 août 2013

#94




...et dans cette ville de lumière cauchemardesque, à l'aube de sa tombée, tout près, à un pas seulement de ses ruines et de son sang sur les pavés, le cortège avançant comme un seul homme au beau milieu de l'asphalte hurlante s'est tout à coup arrêté. La foule s'est tue, muette pour un instant, le temps d'un coup de feu, avant de repartir, silencieuse, remettant au silence médusé la cause qui les avait fait descendre dans la rue.
Depuis l'incident, chaque témoin est revenu à lui même, la gueule fermée, le ventre saisi de peur, de doute, à la recherche d'un prétexte pour justifier à son reflet sa lâcheté. La communauté d'un jour n'existe plus, elle s'est dissoute avec la nuit des illusions, des doutes des uns et des autres.
Aujourd'hui, monsieur M. les regarde marcher chacun de leur côté, sans même se regarder, faisant mine de ne pas se reconnaître pour s'éviter des mots maladroits, embarrassés, le poing levé désormais dans la poche, la tête baissée, tous devenus le fantôme honteux d'une idée déçue, celle d'un possible lieu, là, quelque part, en bas de chez eux, dans leur quartier, où tous pourraient se reconnaître comme un frère d'arme avec lequel se battre pour ne pas renoncer.


J'écris : le calme des rues amères


dimanche 11 août 2013

#93



L’éclat de rire qui résonne en moi m’humilie.
Devant mon miroir, inlassablement, je me regarde et ne connais pas celui qui me reconnaît.
Mon visage me trompe, me trahit.
Il est un masque devenu trop étroit pour ne pas laisser entrevoir par endroit, par instant, le trou noir d'un regard sans yeux et plein de nuit.
J'ai les mains qui tremblent. Un orage menaçant grondant dans mon ventre. La fièvre monte. La honte et le dégoût aussi.
Une allergie peut-être, soudaine, à ce costume que je revêts? N'être plus qu'une veste, un pantalon sur l'absence d'un corps, l'invisible chair d'une parole désormais muette, si terrifiée à l'idée même de s'exprimer, de demander, de répondre à ceux qui jamais ne s'adresse à moi.
Je suis loin pourtant, parti, avec l'idée de fuir la trace de la solitude que je fus, ici même, il y a un âge que je n'ai plus, dans ce lit encore sale de la sueur des rêves à ne pas toucher, ne surtout pas tenter de les interpréter, les expliquer, y chercher du sens là où il n'y a qu'encre et coup de sang à donner.
Tout cela est vain. J'écris sans me concentrer, ni par besoin, ni même par nécessité, j'écris pour faire semblant, donner l'impression aux absents me regardant l'air suspect que je fais là quelque-chose de mon temps, de ma vie passant dans le vide à la recherche d'un instant à saisir, à subir, mais le présent m'échappe, et la pensée, bégayant dans le vent sur des objets insignifiants pour mieux nier que rien ne se passe, m'engage dans une voie menant à me regarder dans la glace, encore et toujours, devant ce reflet saisi de doute coquet, l'air masqué d'un orgueil blessé.
Il doit falloir écrire. Sans doute. Sans espoir de résoudre. Écrire pour écrire. Pour bouger des lèvres tentant de rattraper une phrase qui peut-être a existé à cet instant où jamais je ne suis, cet instant qui me fuit.



J'écris : une nuit sans monsieur M.





mercredi 7 août 2013

#92






et vers cette mer morte la vague hier en s'arrêtant recouvre la plage jusque là-bas où le temps devint comme le sable
ce fut une histoire qui n'a tenu que dans les mots prononcés

une histoire égale à la mer là où elle n'a plus de marée ni de vent
une histoire étale sans suite maintenant l'horizon
et la chose et son réel se fondent à n'être plus rien

que de l'eau dans de l'eau
tel le sort du lieu des mots
dans ce destin des liens du sang
une histoire hors de portée
où ne reste qu'une écriture
en voyage et lecture
un barrage contre l'océan

ce fut une histoire comme une autre,
une prémonition de mots de cet apatride en janvier 2006 avec une bribe de Marguerite Duras (1914-1996) :   

"...Et avec le soir un vent frais s'éleva qui devait venir d'une région où déjà l'orage avait éclaté, il sentait l'eau... Je pourrais peut-être vivre d'autre chose que de son souvenir...C'est une histoire comme les autres, ... tu dois mal la comprendre... d'où nous vient qu'on reconnaisse quelqu'un sans l'avoir jamais vu?...
Je ne reconnus plus personne… ce n'était pas son regard mais celui de tout le monde..."


L'apatride



mardi 6 août 2013

#91


Il faut que je vous confie quelque-chose:

Je crois que j'ai oublié votre voix. 
J'essaie par moments de me la remémorer.
Je tente de me souvenir de son timbre, sa tessiture, sa gravité.

Mais rien ne me revient. Rien. Rien du tout.
Pas l'ombre d'une haleine, d'un souffle, d'un son.
Elle s'est évaporée.
J'étais revenu ici dans l'espoir de retrouver quelques traces.

Mais il ne reste rien, rien d'autre qu'une initiale suivie d'un point :

A.

De quel prénom cette lettre est-elle orpheline?

Comment vous appeliez-vous déjà? 
 
....

Décidément
Ma mémoire n'a aucun égard.

Ici le jour s'en va. 

Je n'ai même pas quelques minutes à moi, rien qu'à moi, un instant de sauf où invoquer votre fantôme perdu dans l'anonymat.
L'écriture, celle qui un jour nous a réuni, 
celle qui aujourd'hui, nous sépare,
elle continue.
Tous les jours. Ou presque.

Seul l'acte m'est nécessaire.
 
Elle est, je le crois aujourd'hui, une infinie correspondance avec le néant.

Et ce soir, vous incarnez pour un instant ce néant
n'ayant plus aucune preuve de votre absence.

Je me doute que vous n'êtes pas mort.
Si vous l'étiez, je le saurais.
Il me suffirait de regarder au loin.
Peu importe où.

Et puis même si vous n'étiez plus,
je préférerais ne pas le savoir
et ainsi continuer à vous penser,
à vous écrire,
dans l'attente d'un geste,
d'une réponse qui jamais ne viendrait.



De même j'ai eu cette illusion de ne pouvoir jamais vous oublier  
De même avec A. j'ai ce doute maintenant.