mardi 30 juillet 2013

#90




Au bout du petit matin, je m'envole et pars sans crainte, avec la certitude d'être accueilli par l'apatride aussitôt les pieds posés sur ma terre natale devenue, en à peine six années, une étrangère. 

Alors que je vogue au dessus des nuages, des mers et océans, des continents, la nuit prend le visage du jour.
Je ne suis même pas encore arrivé que je surprends déjà ma pensée à errer sur ces coulées d'asphalte brûlant mes pneus noirs et mes pieds jaunes, à nager dans l'eau bouillante et verte d'un lagon plein de vase, à contempler ces champs de blés jusqu'à l'asphyxie de mon regard à la recherche d'un peu de paix.
  
Regarde, une chaise m'attend déjà au bout de ce jour qui n'en finit pas de mourir.
Nul doute qu'en face de moi, l'absence de monsieur M. sera là, au rendez-vous. 
Comme toujours 
 
 J'écris : monsieur M. se volatilise

samedi 27 juillet 2013

#89




Monsieur M. a voyagé plus d'une dizaine de milliers de kilomètres de secondes, de lignes, de forêts de papier, juste pour connaître durant quelques heures, des jours entiers, l'horizon sans fin de la route qu'il faut faire pour se rendre nulle-part.

Ces longues heures de trajet sont le cœur de son existence. Dans ces instants, il n'est plus un nom, pas même un corps, tout juste une solitude mouvante dérivant sans désir d'échouer à travers un désert de voix, loin du bruit misérable et incessant des hommes.

Et puis après des jours de voyage, peut-être même des mois, monsieur M. sent qu'il lui faut s'arrêter sur le bord d'une route comme une autre.

Il disparaîtra ici, dans la jungle, comme une bête à la recherche de son trou...


J'écris : faire son nid dans le néant.


 

mercredi 24 juillet 2013

#87



Je n’ai pas décidé de me taire... C'est le silence qui me tait.

Je n’irai pas jusque à dire que mon mutisme m’ait entraîné dans un espace où supporter monsieur M. est plus aisé, puisque à la place, je me suis accroché avec la même ferveur à ce silence qui me garde, plus que je ne le garde, devant lui qui désormais attend calmement que j’ouvre la bouche.

C’est à cet instant là que j'ai décidé de partir. Si j’étais resté je me serais senti obligé de briser mon silence étant donné que monsieur M. est bien capable de rester silencieux des jours entiers, parfois même des mois.

Où suis-je parti, je ne m’en souviens plus très bien. J’ai eu du mal à trouver. Je cherchais un lieu dont il ignorait tout. Ça ressemblait à n’ importe où mais sans lui. Autre part donc. Tout paraissait plus grand, plus vide aussi.

J'ai donc supposé qu’il y avait là, quelque part, le long des murs qui m'encerclaient, des mots en attente, des paroles suspendues, retenues, oubliées, perdues… des paroles susceptibles de signifier.

J’ai commencé à avancer avec l’espoir de tomber sur ces mots. Mais j’ai l'étrange sentiment que plus je marche vers eux,  plus je m’en éloigne.


J'écris: monsieur M. est un mirage.


lundi 22 juillet 2013

#86



"J'ai été élevé seul, et aussi loin que je me le rappelle, j'étais anxieux des choses sexuelles."
 Georges Bataille. (incipit de l'Histoire de l’œil)

Joan Miró et une petite fille, Barcelone
 




vendredi 19 juillet 2013

#85




un jour avec les nuits
comme l'eau avec le sable
comme le sable avec le vent

tout ne sera plus

lentement attentivement à tenir
après ce pas d'hier sonnant encore
d'une immensité au-delà

la chute gravée du bruit
des jours brisant la destinée
muette d'une chair

une voix d'eau avec les sables
une chair de sable avec les vents
et voilà la parole ensevelie

il n'y a rien à raconter

sous l'alphabet de vacarme
après cette lettre tracée
serrée contre l'avenir

il n'y a jamais rien eu
d'autre que l'instant
d'avoir trompé la vie

de la fiction restée
vive de ce retour
sourde d'une histoire

de la mort je suis veuf
à contenir l'oubli
j'ai remis l'amour

dans l'éternité aimable






l'apatride


jeudi 18 juillet 2013

#84

Refaire le portrait de monsieur M., d'un jet de quelques heures, de quelques gestes trempées dans la nuit. À coups de couteau, de traces de doigts, apeuré d'ennui, de douleur, je cherche son visage jusqu'à la nausée tentant de deviner le mouvement de chacun de ses traits en quête d'une intimité ignorée. Mais j'ai beau retoucher, effacer, incessamment recommencer, le regard de monsieur M. reste muet, sa bouche fermée ne me dit rien, pas plus que ses joues creusées d'absence de mots. Ainsi, au bout de mon insomnie épuisée, je perds espoir de reconnaître un frère de sang noir sur ce bout de papier.



J'écris : ma rage de taire et de tracer



mardi 16 juillet 2013

#83



Il se souvient mais il ne sait plus d'où, il ne sait plus quoi, s'il s'agit là d'un événement vécu ou d'un rêve oublié jusque-là, qui à présent lui revient, par bribes et débris à reconstruire dans un temps et un espace qui n'est plus le sien.

Il était je, il, elle, eux, nous, vous, il était tous les personnages de son rêve, il était son labyrinthe de rues flottantes, de couloirs d'immeubles à milles étages, ses fenêtres ouvertes où désirer s'envoler, ses portes fermées à double tour où regarder par le judas des secrets lourds, des trahisons les plus fidèles, d'ignobles révélations...
Il était sa fuite, sa course à bout de souffle, le goudron bouillant de sa route sur laquelle chacun de ses pas prit feu, il était son fleuve et sa peur de se noyer, son parc sombre et déserté, son arbre abattu par la foudre d'un orage d'été, il était le ciel menaçant, l'absence du chant des oiseaux, la plainte aboyée d'un chien battu, il était son regard sur le sol, ce mégot de cigarette ou petit bout de papier froissé dans un coin, probable message égaré par son messager...
Il était tout de son rêve, tout dans le moindre détail, tout, sauf celui qui rêvait.
Il était un récit sans narrateur, sans lecteur, un récit seul qui avançait, qui n'avait pas besoin de début ni de fin pour se raconter.

Alors quand au petit matin, un bruit ou une odeur alentour pénètre dans son rêve pour le polluer, il essaie tant bien que mal d'ignorer la chose, de préserver la fatigue qu'il lui reste, luttant contre la volonté de sa conscience, refusant le réveil, ramassant toutes les forces de son sommeil pour s'y soumettre encore un peu.
 
Même le pire des rêves vaut la peine de ne pas se lever.


il ouvre les yeux



dimanche 14 juillet 2013

#82



De l'ami ne reste plus rien, pas une trace...






(                                          )




j'écris : dernier silence à son égard





#81


Pas de fête nationale chez un apatride 
juste une pensée pour sa voix
morte un 14 juillet

 
Lettre à la mer 


En Bretagne, le 20 août 1957


J'ai vite fait cette nuit, avec la route qui m'arrivait dans les yeux comme un ciné d'asphalte, j'ai vite fait pour te revoir.
L'Aube n'en finissait pas de bailler dans son plumard d'ouate fusain et cette radio allemande qui essorait sur mister Hertz la musique du plan Marshall!
C'était Francfort, je crois, où tu n'es jamais allée, ni moi non plus.
Entre deux cris de saxophone j'imaginais Paul Valéry et ses œillades à ton museau d'éternité, je pensais aussi à la philosophie perverse du homard réclamant son visa pour l'Amérique et se délestant subito de sa carcasse pour finir tout mou et minable dans une gueule à la française.
Vrai, la mue de ce pauvre homard dans ce casier, l'année dernière, entre deux gammes, ça n'est pas une des moindres de mes découvertes, sous tes jupons de varech, quand tu foutais le camp là-bas reprendre un peu de sang à la lune...
Tu es une galvaudeuse, la mer, et je t'adore.

Moi, je suis né sur ta cousine, la Méditerranée, tranquille, souriante, avec l'accent aussi, bleue certes, plus souvent que toi puisqu'on la teint, à ce qu'on m'a dit, pour les touristes, chaque été... sans doute des combines à syndicats d'initiative!
Bref, ta cousine fait le tapin pour le baccara, on l'a muselée, ce sont les galets qui la retiennent, le sable il y a belle lurette qu'il s'en fout, il traîne à Juan-les-Pins sous le cul des demoiselles.
Minable, je te dis, la Méditerranée. Ils ne sont même pas arrivés à en faire une opérette potable. Toi, tu as fait la croche à Debussy...
Il est vrai qu'il avait un sacré talent!

Quand j'ai débarqué ce matin tu n'étais pas là, sans doute ton rancard lunaire.
Il y avait bien tes cheveux qui traînaient, encore tout mouillés de la nuit, mais ton admirable tête d'écume loin de mes mains toutes sèches des villes farfouillait l'horizon de je ne sais quelle hâte à recoudre des draps de coutil bleu lavasse.
Que tu es mystérieuse, la mer! Où pars-tu loin de moi quand j'arrive tout gris d'essence.
Vas-tu regonfler de ton sel quelque baleine danaïde ou te perds-tu en conjectures langoustines?
Joues-tu avec ces bateaux riches jusqu'à les démâter ou peut-être cajoles-tu le mousse en lui remplissant la mémoire de sardines hors commerce!
Les rocs jaloux te crachent à la figure et toi tu les lapes d'un coup en les laissant debout dans leur connerie de granit pendant que tu ravales ta vague travailleuse.
Tu les pompes, les rocs, tu les écorches pour te broder la dentelle où tu dors le soir avec tes chevaux de marée haute!
Tes chevaux! parlons-en, ils hennissent à m'en faire perdre toute la musique.
Sur tes tringles de rocailles il fait beau les voir dans leurs galops d'équinoxe éructant tes baves d'outre-tombe et broutant les esquifs guignols.
"Les chevaux de la mer ne traînent qu'une idée".
Tu peux rajouter cette couronne au cimetière marin... ça ne me fera pas faute.
La métaphysique, tu le sais, ne fait pas le poids d'une palourde.

Tous ces noyés en puissance et qu'on appelle les estivants que font-ils donc avec leur oeillères-chaises-longues?
C'est toi le spectacle et ils sont sur la scène, nègres saisonniers à tirer la couverture, pendant que "tu leur sers la soupe" et des souvenirs de café du commerce.
Que tu es bonne, la mer, d'exister pour ceux qui ne te voient jamais!
Les jouets en caoutchouc, les petits seaux et les petites pelles, les bouées dites de "sauvetage" aussi peut-être, tout cet attirail impersonnel, te rendent bien plus hommage dans leur candeur inhumaine que le vieux monsieur ventre à l'air, le goujat, qui t'arrime dans ses jumelles ou que la pin-up qui te brasse vers les midis quand tu es repue, calme et désolée.
L'idée que je me fais de toi, vois-tu, est d'une autre planète pour ne pas dire d'une autre qualité...

Lorsqu'il m'arrive de parler aux hommes avec un parti pris de sincérité, tiens-toi bien, je dis que je ne t'aime pas, que tu me fais peur, que je t'ai entrevue par hasard au cinéma où à Deauville, quand tu es de service, bref ça fait toujours son petit effet et l'on me demande pourquoi? avec l'à-propos de gentillesse qui caractérise les "bonnes" relations.
Tiens, il n'aime pas la mer, ce petit! eh bien on va lui demander de s'expliquer...
Alors, du tac au tac je leur réponds: "parce que j'ai le même mal qu'elle".
Et ils rient à cordes cassées, ah! ah! "le mal de mer, le mal de mer..." Ils ne savent pas ce que c'est le mal de vivre, ces imbéciles, pas vrai, la mer?
Ils ne savent pas ce que nous savons tous les deux depuis que l'on sait quelque chose dans cet univers glacé: la certitude que nous ne savons rien, et tu le sais tellement bien toi, que l'idée même d'être la mer te fait continuer à être la mer...


C'est un peu comme moi: l'idée que je suis un homme me fait continuer à être un homme.
Moi qui te pense, me dirais-tu, moi qui t'invente et qui te nomme, je pourrai peut-être me bousculer et aller voir ce qu'il y a derrière!
Tu ne peux pas t'acheter un browning pour en finir une fois pour toutes avec tes ressacs et tout le tremblement, moi oui... je peux m'acheter un browning, mais je ne le fais pas parce que j'ai peur, et surtout parce que je suis heureux dans ce que je fais, parce que je ne m'ennuie que lorsque je t'écris, ce n'est pas de l'ennui, non, c'est de la tristesse, parce qu'il faut que je t'écrive une lettre qui composera mon livre qui n'est pas encore composé, parce qu'il ne faut pas que je meure avant d'avoir fini ce que j'entreprends aujourd'hui avec toi et avant même d'avoir écrit beaucoup d'autres choses, avant d'avoir encore fumé des Celtiques à m'en arracher les éponges, pas les mêmes que toi, moi je respire avec, toi tu commerces, avant d'avoir mangé des kilos et des kilos de spaghettis à l'italienne, expressément cuisinés par mon Amour, chez moi dans ma maison, parce que j'aime la vie et que le mal de vivre, dont je t'ai touché une bribe tout à l'heure, n'est qu'une manie littéraire et que la littérature y'en a marre comme on dit à l'Académie Française.

Vois-tu la Mer, tout ce qu'on a entrepris sur ton dos, depuis que les "artistes" t'ont fait CONCEPT, me donne la nausée car il y traîne toujours quelque malversation poético-commerciale qui rend ta beauté monocorde et inutile.
Au fond, tu n'es qu'un ciel mouillé, comme mes yeux, quand je pense à toi sans te mettre sur une carte postale ou dans une symphonie, mais en t'aimant, ce matin, de retour des villes où ça sent l'homme, tout seul dans un coin de la plage, et lisant avidement le calendrier des marées, seule philosophie que je te concède.

À demain la Mer, dans tes bras. 

Léo Ferré


samedi 13 juillet 2013

#80

  
 


l'apatride a volé... volé comme un oiseau voleur... volé du malheur de son envie d'exister



mercredi 10 juillet 2013

#79



Comment faire le deuil de ce qui n’en finit pas de mourir ?

Monsieur M. ramasse les débris, dans le silence après le ravage, errant au petit matin dans les restes de la nuit. Il attend avec appréhension ton prochain regard, ton prochain geste, ta prochaine absence de mot, encore une fois, tu t'es entêtée de raison, refusant d'avouer ta part maudite dans ce désastre.

Rends-toi à l'évidence, votre guerre est toujours sur le point d'éclater, en hurlements, en coups de poings, de pieds, de verre brisé de rage sur le carrelage de votre porcherie.
Le venin de vos orgueils respectifs est déjà bien trop dilué dans votre sang pour espérer une possible conciliation. Alors à quoi bon chercher du secours dans les mots qui vous manquent? 
Autant claquer la porte, s'éloigner silencieusement pour ne pas aller trop loin, quelques heures, afin de retenir ces gestes et ces paroles toujours de trop, bref, laisser passer en attendant une accalmie, courte trêve à votre entretien infini qui finira bien par vous entretuer.

Ce soir, ne t'inquiète donc pas, monsieur M. rentrera bien chez vous parce qu'il faut bien dormir quelque part, il sera en retard, pour le plaisir de te faire impatienter et ainsi, jouer un tour à ton attente tourmentée. Sache que ce qu'il imagine de toi lui suffit pour préférer fermer les yeux quand sa main est dans la tienne, quand vos corps font mine de se rencontrer à nouveau, pour le meilleur et pour le pire de la nuit.


j'écris : la présence de madame T.

 

lundi 8 juillet 2013

#78


Dans ce journal, je ne veux pas dissimuler les autres raisons qui me firent voleur, la plus simple étant la nécessité de manger, toutefois dans mon choix n’entrèrent jamais la révolte, l'amertume, la colère ou quelque sentiment pareil. Avec un soin maniaque, "un soin jaloux", je préparai mon aventure comme on dispose une couche, une chambre pour l'amour : j'ai bandé pour le crime.
  


 Sur ce mur de coupables, je cherche le visage de Jean Genet




samedi 6 juillet 2013

#77


Honteux des mots qu'il vient d'adresser à l'inconnu, monsieur M., devant son impuissance à se confier, désire ici lui offrir ce poème dans l'espoir vain d'adresser, à travers les mots d'un autre, le néant de son intimité.


LE TOMBEAU

Immensité criminelle
vase fêlé de l'immensité
ruine sans limites

immensité qui m'accable molle
je suis mou
l'univers est coupable

la folie ailée ma folie
déchire l'immensité
et l'immensité me déchire

je suis seul
des aveugles liront ces lignes
en d'interminables tunnels

je tombe dans l'immensité
qui tombe en elle-même
elle est plus noire que ma mort

le soleil est noir
la beauté d'un être est le fond des caves un cri
de la nuit définitive

ce qui aime dans la lumière
le frisson dont elle est glacée
est le désir de la nuit

je mens
et l'univers se cloue
à mes mensonges déments

l'immensité
et moi
dénonçons les mensonges l'un de l'autre

la vérité meurt
et je crie
que la vérité ment

ma tête sucrée
qu'épuise la fièvre
est le suicide de la vérité



Le non-amour est la vérité
et tout ment dans l'absence d'amour
rien n'existe qui ne mente

comparé au non-amour
l'amour est lâche
et n'aime pas

l'amour est parodie du non-amour
la vérité parodie du mensonge
l'univers un suicide gai

dans le non-amour
l'immensité tombe en elle-même
ne sachant que faire



tout est pour d'autres en paix
les mondes tournent majestueux
dans leur monotonie calme

l'univers est en moi comme en lui-même
plus rien ne m'en sépare
je me heurte en moi-même à lui

dans le calme infini
où les lois l'enchainent
il glisse à l'impossible immensément



horreur
d'un monde tournant en rond
l'objet du désir est plus loin

la gloire de l'homme est
si grande qu'elle soit
d'en vouloir une autre

je suis
le monde est avec moi
poussé hors du possible

je ne suis que le rire
et la nuit puérile
où tombe l'immensité



je suis le mort
l'aveugle
l'ombre sans air

comme les fleuves dans la mer
en moi le bruit et la lumière
se perdent sans finir

je suis le père
et le tombeau
du ciel



l'excès de ténèbres
est l'éclat de l'étoile
le froid de la tombe est un dé

la mort joua le
et le fond des cieux jubile
de la nuit qui tombe en moi


Georges Bataille




 

mardi 2 juillet 2013

#76



Aujourd'hui, j'apprends à me faire plus silencieux, du moins je l'espère.

Un jour, un de ceux méprisant la nuit, j'épuiserai tous les possibles, je les détruirai les uns après les autres. 
Et seul l'acte de lire survivra.

Plus d'auteur, plus de nom, plus de main pour témoigner de cela, non, seulement des phrases écrites il y a longtemps, du temps où j'existais, où j'ignorais encore la présence venimeuse de mon propre reflet.


J'écris : monsieur M. est une conscience interrompue par un point




lundi 1 juillet 2013

#75


un vœu de l'ombre nue



ô souhaits d'un soir des mots sans amarre
d'une lune où il n'y a pas assez de genoux ni de mains
à s'agenouiller pour supplier et supplier son envol
le temps d'une vie des vies n'y suffira pas

car j'ai pas trahi

j'ai déserté les fourmis et les abeilles
il est une fois je vous le dis unique et unaire d'un miel
d'un seul
la miette égarée d'un morceau des paroles
empan de ces aurores pour cette phrase qui se lève
orbite aléatoire des paraboles d'une faim de galaxie

car j'ai pas trahi

j'ai déserté les hommes de plumes
il est une fois je vous le dis unique et unaire d'un cri
d'un seul
voici debout quelque part un oiseau-lyre des paradis
trébuchant de son rire l'universel à rejoindre là-bas
cette boule noire du sexe des étoiles bleues qui meurent

car j'ai pas trahi

j'ai déserté les femmes de parures
il est une fois je vous le dis unique et unaire d'un sang
d'un seul
ci-gît par l'odeur des menstrues de chaque entraille enfouie
la balafre pubère de son élan à briser sur les charniers
chaînes et boulets de garrot de la vierge fiction placentaire

car j'ai pas trahi
j'ai déserté ce pays des sourds vacarmes
il est une fois je vous le dis unique et unaire d'un pas
d'un seul
dans ces nuits stridentes où l'on est loin d'être seul
à gémir à se lacérer de savantes attitudes idolâtres
se parer du retour de la palette éclose des silences inanimés

car j'ai pas trahi
j'ai déserté les loirs et les fouines
il est une fois je vous le dis unique et unaire d'un geste
d'un seul
ici bas où la terre sauvage a encore une odeur primitive
suivre la dérive dernière d'un aigle au profil de démon
à joindre cette épure de l'horizon des éclairs sans bruit

car j'ai pas trahi

j'ai déserté les autels et les tombes
il est une fois je vous le dis unique et unaire d'un son
d'un seul
prophétie d'une âme errante au pied des banians sacrés
reprise des sortilèges d'une chimère à l'entrée des temples
à soulever la magie et l'espoir du parterre des innocents

car j'ai pas trahi
j'ai déserté l'alliance des fiançailles maudites
il est une fois je vous le dis unique et unaire d'un trait
d'un seul
pour un anneau au doigt pour un serrement d'être
la caravane des amants allant vers une couche sans étoile
sous les aboiements des chiens de paille et de faïence

car j'ai pas trahi

j'ai déserté la lune amère d'une orange
il est une fois je vous le dis unique et unaire d'un goût
d'un seul
mille saveurs et mille soupirs de l'enclume des forges
d'un souffle de titan percer l'enclos du bitume des cieux
à conquérir ce promontoire de feu d'une destinée


vouloir vouloir un sort des mots sans amarre
d'une messe où il n'y a pas assez de dieux ni de saints
piétiner enfin la voie lactée des lumières de l'ombre nue
et le temps d'une vie de mort n'y suffira pas

et le temps d'une vie de pinceau ne suffira pas


je vous le dis


L'apatride