vendredi 31 mai 2013

#59




Écrivez à monsieur M. comme s'il n'était pas le néant

Son absence peut incarner une réponse gratuitement si c'est ce que ça doit coûter.

Soyons francs, vous ne le connaissez plus. Après toutes ces années de silence, de perte de vue, sachez qu'il est ému de votre confiance, de votre amitié tenace, discrète... Mais vous devez désormais vous passer de votre affection, de votre respect, de vos politesses. Vous avez même devoir de les éradiquer de votre mémoire. Par souci de justesse, il vous ordonne à présent de le vouvoyer.


Ce soir, vous voilà, tapant à votre propre porte sans même vous en rendre compte.



Monsieur M. n'est rien, rien que ce que vous désirez au moment même où vous entrez.



J'écris : à vendredi prochain.


dimanche 26 mai 2013

#58



Je pense à l'inconnu, à son voyage.

Quelles routes arpente-t-il en ce moment même? Là où il est, la terre a t-elle la même odeur? Et les mers, de quelles couleurs sont-elles? Les hommes et les femmes qu'ils croisent sont-ils toujours aussi prévisibles? Se méfie-t-il de la langue étrangère dans laquelle il a échoué?
Ou bien, s'est-il enfin apaisé?

Cioran: « On habite pas un pays on habite une langue. Une patrie c'est cela et rien d'autre. »
(Aveux et anathèmes)

Après tout, il est peut-être dans un de ces carrés de bétons multicolores, puzzle de fenêtres éteintes sous des pancartes clignotantes, coin d'une ville de vapeurs et de néons bon marché où l'on mange à même le trottoir avant de remonter dans un de ces hôtels à l'heure où l'on passe sa nuit à boire et à fumer tout seul devant la télé allumée pour un peu de présence, pour couvrir les voix venant des chambres voisines, voix des gémissements, des cris, des rires jaunes et méchants, des silences d'une nuit à suer dans des lits défaits, moites et défoncés...

J'ai beau tenter d'imaginer à quoi ressemble son voyage, à quelles épreuves sa solitude est confrontée, je ne sais rien. 

Je pense à la mort de notre correspondance.

Pour quelle raison ne répond-t-il plus? Est-ce une décision relevant de sa propre volonté? Quelqu'un l'aurait-il forcé? Ou bien est-ce simplement le manque de temps? Un sentiment de lassitude? Ou alors est-ce à cause de sa mort jamais annoncée me laissant ainsi seul, dans l'attente morbide d'une absence qui peut-être n'existe plus?


J'écris : monsieur M. reste sans nouvelle. 


vendredi 24 mai 2013

#57



1 heure 13 du matin. Douche froide. Réveil glacial de la conscience complètement dépassée. Une vengeance dont j'ignore tout me brûle les poings, le ventre, le cœur, les veines sur le front, la voix prête à tout moment à hurler. Ma parole n'est plus qu'un sursaut strident, un hoquet attrapé à perpétuité. Plus personne ne m'écoute si ce n'est pour se moquer alors seul, en sueur, le mensonge à la bouche, je suis prêt à me prononcer, à tenter de formuler quelque-chose, peu importe quoi, pourvu que ce soit inventé, les histoires vraies ne valent même plus le coup, elles n'ont plus rien à dire, il n'y a plus rien à en tirer alors à quoi bon s'acharner?

Mieux vaut faire semblant pour de vrai, tout de suite, se saisir d'un masque, n'importe lequel, le deviner à peine, il faut le mettre pour lui donner un peu de caractère, relever quelques traits, brûler son propre visage pour incarner le personnage d'une nuit à passer...


J'écris: l'appel de la fiction




mardi 21 mai 2013

#56


Qui témoigne de toutes ces secondes éprouvées au plus profond de sa chair, chères foutues secondes marquant sa peau et sa pensée, cœur de l'existence passant à son poignet, regard sur le fil d'une voix qui sans jamais s'arrêter mue jusqu'à son extinction, son dernier souffle...


du pré-babillage au premier papa, de sa première phrase formulée à ses plus navrants et longs discours, l'étranger n'a finalement rien appris d'autre qu'à coller des interjections les unes avec les autres, qui mises bout à bout sont devenues avec le temps des gros et petits mots censés faciliter l'expression et qui pourtant lui semblent dans le désordre quand, comme aujourd'hui, il tente de s'exprimer devant vous.


Comme si sa langue n'avait plus de logique, plus de fonction, plus de règles, comme si ces mots sortaient de sa bouche sans ponctuation pour formuler une seule et même phrase interminable et incompréhensible... La grammaire finit par violer sauvagement ses propres lois, la concordance des temps morcelée dans sa mémoire qui se souvient au présent, à l'imparfait, au futur, au passé supposé. Sa pensée n'a plus d'âge, plus de nom, plus de pays, elle n'est qu'un souffle, un oubli, une succession de secondes identiques et si brèves qu'elles lui donnent à peine le temps de reprendre sa respiration avant de continuer à vous dire, à vous dire quoi au juste?



j'écris : les secondes suicidées


samedi 18 mai 2013

#55


2 heures 03


                                              brune la nuit se lève au creux de mon bras

                                         

jeudi 16 mai 2013

#54



Je suis prêt à tout, à égorger votre calme apparent d'un cri de porc entendu au loin, dans les recoins d'un couloir sombre. Avancez pas à pas, éclairé à la torche comme dans une grotte où le silence grave de votre voix sent la terre, la pierre. Comment pouvez-vous trouver le sommeil dans un endroit pareil, votre attention sur ses gardes, votre présence tentant de se cacher sous les draps, de votre côté du lit, côté d'une enfance ayant encore et toujours peur d'éteindre la lumière...

Je suis votre veilleuse, veilleuse qui n'est pas là pour vous rassurer, tout au contraire. Elle veille sur votre insomnie, vous hante, vous fait pleurer subitement devant le cadavre des papillons de nuit dévoré par les fourmis.



J'écris : comprenez-vous à présent quel type de conscience je suis ?


lundi 13 mai 2013

#52




Il y a quelques jours à peine, l'apatride m'a adressé une réponse saisissante au sujet d'une faute de frappe :

La fiction, elle... n'est qu'en chacun de nous même... à l'écrire il faut la réinventer en faire son histoire sa vie... c'est cela peut-être une vérité de la fiction... une véri-fiction, une vérification de ce qui est son propre Réel.


J'écris : je suis atteint de fictiomanie.





samedi 11 mai 2013

#51

Ce que vous appelez la liberté de parole porte en son sein une sauvagerie au cœur de laquelle nous allons tous les deux plonger. Même blessés, fâchés, vexés, humiliés, il nous faudra tenir. Pas d'excuse, pas de prétexte valable, aucun, là est l'exigence de cette expérience.

Nous n'avons même plus besoin des mots d'une langue, les onomatopées suffiront pour nous entretenir à l'infini jusqu'à nous entre-tuer.  Écrivez, grognez, couinez, miaulez, chicotez, aboyez, sanglotez
Choisissez donc le cri qui par nature vous est le plus étranger. Je vous donne ma parole qu'il saura vous retrouver là où vous vous terrez, lâchement, comme un homme...


                                      J'écris : votre cachette est sur le point de s'effondrer.


jeudi 9 mai 2013

#50




J'entends crier au loin, je crois bien, oui, c'est un cri, il m'écrase.
J'essaie de deviner à la virulence du ton la raison, le contentieux amenant un homme à prendre la parole de la sorte. J'essaie tant bien que mal de concentrer mon attention, repérer les indices et traces laissés par cette voix au loin, voix nasillarde envenimée de colère recouvrant d'ivresse une plainte semblant infinie...

Je continue d'entendre à mes dépends le point de vue du trottoir d'en bas, cette voix anonyme s'entretenant sauvagement, à son insu, avec moi...

Le temps est venu de se taire, d'attentivement écouter, saisi, ce qui tente là de s'exprimer pour lui :


«  — ..., ..., ..., ...., ....;, ...?...!...!...!...!!!!!!!!!!!!!...,...,...,...,!!!!!!!!!!!!!!!!!..., ..., ..., .., ., ., ., ...!,..!, .!, .»



#49




                                      Passons sous silence la raison trouble qui nous réunit ici.


                                         J'écris : deux absences assises l'une à côté de l'autre.



mardi 7 mai 2013

#48



Monsieur M. devine au loin quelque-chose, le battement d'un cil, d'un autre cœur qui bat, une silhouette au visage flou, assise là, semblant me regarder fixement dans les yeux comme pour y débusquer ma présence surprise en flagrant délit...
 
La main devant la bouche, monsieur M. se met à murmurer de sa voix blanche, sans visage, sans histoire, sans personnage à incarner, une réponse sourde et muette échouée là, de l'autre côté...


J'écris: je ne vous entends pas.




#47


Écriture « numérique »?


Numérique de chair, de salive, de sperme et de sang.


Relire Anna Jouy, le joui-dire de sa langue, de sa nouvelle...



écoutez :



J’étais arbre, tronc de bois et d’écorce au feuillage touffu. Ma tête visitait la hauteur, s’élançait, s’enfuyait à la recherche de l’air et des limpidités.
Nœud dont les innombrables veinules bourgeonnent en bras et branches. Vigie à l’affût des oiseaux, à l’accueil des rapaces, des insectes et des rongeurs. Sous la force des eaux, toutes celles qui circulent en moi, je suintais des miellées odorantes, des coulées de sève au parfum boisé.
Elle se penchait pour en déraciner les eaux. Je me laissais faire tandis que les nerfs de mes pieds s’accrochaient aux falaises. Je bandais et dans cette posture plus que toute autre j’étais dépendant de la grâce des respirations vitales.
Alors terriblement fragile. A portée de ce que les mots ne peuvent dire et de ce qu’ils peuvent faire. Au centre de la langue.





samedi 4 mai 2013

#46



Souvenez-vous, il y a quelques années, l'apatride est parti discrètement sans même s'expliquer, 
peut-être pour ne pas abîmer de mots en trop ce silence qu'il restait à sauver... 
Qui sait ?

Les liens du sang n'échappent pas au temps, eux-aussi sont de pauvres mortels. Nous marchons seul avec le deuil des événements passés, fantômes des promesses non tenues, des coups portés, reçus, des paroles et des gestes à encaisser... et puis le deuil tombe à son tour dans l'oubli, jusqu'au jour où nous nous réveillons en sursaut au beau milieu de la nuit, avec cette question à la bouche: avons-nous changé? avons-nous vieilli?

J'écris: les liens d'un sang étranger.

vendredi 3 mai 2013

#45


                                                 «  — Là-bas c'est où ?



                                 
                                       C'est n'importe où. Mais sans vous.»





jeudi 2 mai 2013

#44




Monsieur M., la voix de votre écriture, celle de votre billet publié gratuitement à une vingtaine d'absents, c'est elle qui compte! Elle seule! Cette voix c'est la vôtre! C'est celle de votre silence des dîners entre «amis»! Celle de votre honte! De votre obscène mépris! Décidément monsieur M.! Que de linges sales à jeter ici-bas! Vous n'en pouvez plus n'est-ce pas?! Vous avez besoin de sortir de chez vous! D'aller marcher tout seul! Souffler un peu! Prendre l'air! Casser un verre de rage sur les carreaux ! Claquer la porte ! Ne jamais plus revenir! Ne jamais plus écrire! Et ce sans même vous retourner! Partir pour rien! Comme pour s'en remettre au secret... Sans un mot! Sans explication! Sans raison! Fatigué d'avance d'avoir en plus à vous justifier!
Vous savez, monsieur M., je prétends ne pas avoir la prétention d'être quelqu'un de confiance. 


j'écris: je suis le traître le plus aimé de mes amis.


 

mercredi 1 mai 2013

#43

Perdu dans le récit vague de son rêve précis, monsieur M. tente comme il peut de raconter les impasses sur lesquelles s'ouvre sa bouche… en effet, rien ne sort d’autre que des mots désintégrés de leur sens, qui de leur substance seule fendent l'air qu’ils brassent, violentes bourrasques de voix claquant les portes de sa parole condamnée à perpétuité…

Peut-il prononcer autre chose qu'une suite de silences se répétant indéfiniment entre deux respirations, deux soupirs, impuissant devant les bribes de lieux, de sentiments, de sensations restant de sa nuit alors qu'il se réveille en sursaut d'une épreuve, d'un combat perdu d'avance, le métronome d'une conscience morte de sommeil, songe de regards furtifs, saisis, prétendant n'avoir rien vu, rien entendu, rien subi...


j'écris : que le jour est traître...