mardi 30 avril 2013

#42


... Monsieur M. écoutez ! n'ayez pas la paresse de tendre l'oreille! relisez-vous et écoutez! écoutez bon sang!



... que dire, au fond, on ne se connaît pas, comment le nier, vos mots sont là ceux d'un homme que je n'ai jamais rencontré... sachez que vous n'êtes même plus un souvenir, même plus un visage, j'ai même oublié votre voix, comprenez ma stupeur., vous n'imaginez pas à quel point vous m'êtes devenu étranger...



... ce type là, celui qu'on prétend être, au fond qui est-il? un caméléon répondant à tous les titres? celui de mari aujourd'hui? celui de fils hier? celui de mort demain? avec le temps les rôles se font de plus en plus difficile à interpréter, en particulier devant les gens qui disent nous aimer... et puis arrive un âge où l'on est tout d'un coup fatigué d'être autant parlé par les autres... et puis ça ne marche plus, le masque a beau être le même, le visage ne rentre même plus dedans, vous en savez quelque-chose, n'est-ce pas ?

Votre voix, c'est à croire que je l'entends pour la première fois... elle semble ne même plus porter votre signature, votre nom... ici, disons les choses comme elles sont, le nom de chacun s'efface, disparaît dans l'anonymat, notre rencontre n'est plus que quelques lettres, deux initiales, deux dates sur une pierre discrète, sobre, sans épitaphe...
 
J'écris : 1997 - 2001


lundi 29 avril 2013

#41



... c’est à présent d'un œil affamé qu'il regarde la tombe comme une chambre où passer la nuit. 
Sa mémoire est encore hasardeuse mais son corps, lui, se souvient. 
Sa main se met à caresser le marbre chaud comme un ventre... 
c’est à croire qu’il transpire...

Le chemisier relevé jusqu’aux seins laisse entrevoir les dates d’une vie brève gravées sur chacun d’entre eux… et c’est une fois ses jambes ouvertes qu'il devine un marécage, un peu plus bas, où s’engouffrer vif.

j'écris : il en pourrit des choses à vingt mille lieues sous la terre…



dimanche 28 avril 2013

#40


nuit
noire
lourde
immense

3 heures 31, appel d'urgence des mots dans le silence des heures ne passant plus...

tendre le bras vers la table de chevet 
comme pour se saisir d'une main tendue
et puis ouvrir le livre 
à la page où il se terrait...


je lis : 
Il y a une angoisse acide et trouble, aussi puissante qu'un couteau, et dont l’écartèlement a le poids de la terre, une angoisse en éclairs, en ponctuation de gouffres, serrés et pressés comme des punaises, comme une sorte de vermine dure et dont tous les mouvements sont figés, une angoisse où l'esprit s'étrangle et se coupe lui-même, — se tue.
Elle ne consume rien qui ne lui appartienne, elle naît de sa propre asphyxie.
Elle est une congélation de la moelle, une absence de feu mental, un manque de circulation de la vie.

samedi 27 avril 2013

#39


(se parle puis se tait)
(fin) 

Ça y est. C'est fait. 
L'inconnu est parti.
Il vient de s'évaporer dans la nuit...




J'écris: de son tunnel, monsieur M. vous regarde partir...



vendredi 26 avril 2013

#38



                                          là
                                          chacun
                                          assis devant 
                                          sa propre contemplation

                                          elle
                                          entend 
                                          le souffle froid 
                                          de sa promesse en l’air 
                                         
                                          lui
                                          les mots infirmes
                                          de sa parole de fer



                                                  
                                         et la mer nous accompagnant chacun de notre côté



jeudi 25 avril 2013

#37



Je suis descendu alors que la foule curieuse se dispersait. Je suis resté à côté du corps un long moment. J'ai regardé calmement l'agonie sous l’œil témoin du soleil bas et pourpre. Je l'ai regardée des heures durant. Soudain mon regard s'est mis à brûler. Le feu se propagea sur le goudron chaud de la chaussée. Les routes n'étaient plus que de la lave noire. Les immeubles alentours ne s’effondraient pas, ils fondaient. Les arbres eux avaient déjà disparu dans les braises. Même le fleuve était en flamme. 
Un chien aboyait au loin, et son aboiement lui aussi crépitait...


 

mercredi 24 avril 2013

#36



ici flotte l'absence d'une silhouette, rien ne lui revient, pas même un morceau de visage, encore moins sa voix, à peine le vague souvenir d''une robe oubliée sur le tapis d'un autre, en cette minute où résonnaient dans le champ voisin douze coups de minuit passé à la vitesse de la lumière...



Depuis, il marche à tâtons à la vitesse de l'obscurité, avec en lui un deuil jusque-là ignoré, à peine meurtri aussitôt tombé dans l'oubli, jusqu'au jour où il s'est réveillé en sursaut au beau milieu d'une nuit, avec cette question à la bouche : au fait, c'était la robe de qui ?


mardi 23 avril 2013

#35



Regarder gravement l'ennui contre lequel il apprend à jouer, sagement, assis par terre, quelque soit les jouets sous la main, quelque soit la couleur des feutres, dessiner, seul, sérieux, pour soi, pour laisser sa nature digresser au cœur de ces heures bien creuses, jusqu'au moment tant redouté où l'appel de son nom hurlé vient interrompre ce court moment de répit...

j'écris: foutez-moi la paix!


lundi 22 avril 2013

#34



À peine avais-je formulé mes premiers mots que déjà je lui mentais. Je me souviens de mon premier rendez-vous... je lui ai raconté que je rêvais de personnes inconnues qui mourraient, que je me sentais tous les jours endeuillé, et ce même après m'être réveillé. 
Il m'a écouté, il m'a cru, il m'a dit: 
Reste à savoir pourquoi vous parlez de ces rêves comme des événements de votre vie...



Il n'a jamais soupçonné que ces rêves je les inventais, je les inventais consciemment. La vérité est que je ne racontais pas des rêves mais des mensonges, des mensonges que je prétendais être des rêves.

Je lui faisais l'aveu de ma mythomanie en lui mentant, et ça, il ne s'en est jamais aperçu.



J'étais mythomane. J'inventais des histoires, tout le temps, chaque parole que je prononçais était là un mensonge conscient, pensé, prémédité comme un meurtre. La mythomanie est une tumeur sur ma conscience contre laquelle je n'ai cessé en vain de me battre...


Aujourd'hui encore, je mens vous savez, en ce moment même, je vous mens. 

Malgré cet aveu, je vous demande de ne pas me croire sur parole.  
Ma parole n'est qu'un brouillon, rien de plus. 

Et puis sachez que je suis assez menteur pour me faire passer pour un mythomane... 

j'écris : méfiez-vous de moi.
 


dimanche 21 avril 2013

#33




Un jour, enfin, à l’heure où le soleil oblique de six heures éclairait la salle de bains, un œuf à demi gobé fut envahi par l'eau et, s'étant empli avec un bruit bizarre, fit naufrage sous nos yeux ; cet incident eut pour Simone un sens extrême, elle se tendit et jouit longuement, pour ainsi dire buvant mon œil entre ses lèvres. Puis, sans quitter cet œil sucé aussi obstinément qu'un sein, elle s'assit, attirant ma tête, et pissa sur les œufs flottants avec une vigueur et une satisfaction criantes.

Je pouvais dès lors la considérer comme guérie. Elle manifesta sa joie, me parlant longuement de sujets intimes, quand d'habitude elle ne parlait ni d'elle ni de moi. Elle m'avoua en souriant que, l'instant d'avant, elle avait eu l'envie de se soulager entièrement; elle s'était retenue pour avoir un plus long plaisir. L'envie en effet lui tendait le ventre, elle sentait son cul gonfler comme une fleur près d'éclore. Ma main était alors dans sa fente ; elle me dit qu'elle était restée dans le même état, que c'était infiniment doux. Et, comme je lui demandais à quoi lui faisait penser le mot uriner, elle me répondit Buriner, les yeux, avec un rasoir, quelque chose de rouge, le soleil. Et l’œuf? Un œil de veau, en raison de la couleur de la tête, et d'ailleurs le blanc d’œuf était du blanc d’œil, et le jaune la prunelle. La forme de l’œil, à l'entendre, était celle de l’œuf. Elle me demanda, quand nous sortirions, de casser des œufs en l'air, au soleil, à coups de revolver. La chose me paraissait impossible, elle en discuta, me donnant de plaisantes raisons. Elle jouait gaiement sur les mots, disant tantôt casser un œil, tantôt crever un œuf, tenant d'insoutenables raisonnements.

Elle ajouta que l'odeur du cul, des pets, était pour elle l'odeur de la poudre, un jet d'urine «un coup de feu vu comme une lumière». Chacune de ses fesses était un œuf dur épluché. Nous nous faisions porter des œufs mollets, sans coque et chauds, pour le siège: elle me promit que, tout à l'heure, elle se soulagerait entièrement sur ces œufs. Son cul se trouvant encore dans ma main, dans l'état qu'elle m'avait dit, après cette promesse un orage grandissait en nous.




samedi 20 avril 2013

#32





La peur aussitôt disparut une fois son regard au loin
Sa pensée s'arrêta. Comme pour laisser son corps libre de voguer au rythme lent du courant. 
Sans aucune joie. Sans aucune tristesse. Il se pencha. 
Et d'une main tombant dans la nuit, caressa l’eau de mer comme pour chercher son dernier geste, 
sa sortie.

Est-ce elle à ses cotés qui transpire, qui expire et inspire, qui souffle ce vent calme sur son secret? 
Est-ce elle qui l'aurait suivi jusqu'ici ? Elle, qui ne s'attache à rien, à rien d'autre que sa destination, 
son autre rive





vendredi 19 avril 2013

#31



nuit
noire
lourde
étroite

il y a toujours à dire
somme toute
toujours
tout
même lorsqu'il s'agit d'évoquer un bruit


         ,

         ,le bruit d'un homme en train de naître dans le vide

         ,le bruit d'un blanc derrière une virgule



le voilà
l'instant
déjà absent
mort né
blanc

,




jeudi 18 avril 2013

#30




Lire sa réponse avec prudence. Tout doucement. Comme si elle chuchotait. Comme si elle gravait dans le marbre sa présence sur les parois d'un coin de tête. Tenter de mettre un visage sur le sourire de son squelette. Gratter jusqu'à la moelle l'os de ce revenant. De ses mots confessant, non sans honte, les inaudibles aveux d'un sommeil à nouveau manqué.

J'aperçois ses cernes noires pleines de songes en attente. Ses paupières lourdes d'insomnies. Triste figure murmurant un secret à l'oreille des murs de sa chambre. Sachez que je ne suis pas sourd. Que j'entends la voix de son silence aphone s'échapper d'entre les fissures. Seul. Au bout. Tout au bout de la parole. À court de mensonges. De prétextes. De bruits à diluer dans la salive d'un incessant désir de dire. Dire pour dire quelque-chose. Peu importe quoi. Poussières. Débris. Bribes de phrases inachevées. Affamées d'être un jour, une nuit entendues. L'adresse d'une cellule vide où échoue un cri à saisir. Et ainsi écrire. La veillée d'une confidence obscure. Celle d'un inconnu.



 

mardi 16 avril 2013

#28



... et l'inconnu, qu'est-il devenu ? une absence avec laquelle correspondre seul, une porte fermée sous laquelle glisser des mots écrits en blanc, sous-titres d'une nuit à traduire, monologue aveugle de quelques phrases surgissant du noir, à l'abri des regards curieux, des voix de passage chuchotant du bout des lèvres le nom d'une adresse subitement disparue.


J'écris : attendre que personne ne m'ouvre. 


 

lundi 15 avril 2013

#27







                                          « Qu'est devenu votre pays ?

                                        
                                          — Le pays de mon fils, répondit l'apatride... »




                                         
                                          « Et qu'est devenu votre fils ?
                                       
                                          — ... un étranger. »



dimanche 14 avril 2013

#26




Il n'est pas d’heures et des poussières...


Ouvrir à nouveau la boîte aux lettres sur l'absence de sa réponse. Chaque jour. Rien. Pas un mot. Je ne sais même plus ce que j'attends... et attendre pourtant.

À bout de mots, de patience, soudain, une évidence surgit avec le jour qui doucement se lève...

L'espoir si ridicule, si obstiné de rencontrer un jour un autre susceptible d'incarner un espace, une distance capable de lire entre les lignes de tous malentendus, l’écho d'une voix intime que je veux proche de la mienne aussitôt déchirée par son absence venue hanter la chaise vide qu'il a lui même posée chez moi, il y a près d'un mois tout juste...

Un inconnu, quel qu'il soit, reste sans égard, comme n'importe quel passant, aveugle et sourd aux intersections de son tunnel, laissant sur le bas-côté le pouce levé de celui qui veut fuir sans savoir où aller...
 

J'écris : couper les ponts comme des gorges.



samedi 13 avril 2013

#25







1 heure 11, bruit de porte qui grince, au loin...

couiner, brailler, grogner, écrire,
appelez ça comme vous voulez...

ce qu'il entend
à quelques mètres plus bas
là, au troisième,
est-ce un qui porcin braille
un enfant qui hurle ?

chut
ses larmes
chut 
sa rage
chut
sa bave
sa morve
ses bleus
et son sang

bleu sang larme 
drapeau 
d'une parole
égorgée
dans la nuit 
des rues


vendredi 12 avril 2013

#24

                                                                     

                                                                     là
                                                  qui montent
                     de quelques larmes
est-ce le bruit


nuit sans adversaire
coups d'épée dans l'eau
de pluie qui tombe
par terre


3 heures 13, raturer la rage des phrases qui n'ont pas su te venger...



mercredi 10 avril 2013

#22



L'anonymat qu'il garde précieusement ne l'a pas mis à l'abri d'une demande, aussi absurde soit elle, la demande d'un inconnu, une initiale, monsieur M., écrit en blanc sur l'étiquette d'une boite aux lettres vide à craquer...

Qui suis-je pour lui ? Une présence prétendant ne pas être le néant ? Un lecteur de passage ? Une personne cernée en à peine deux courriers ? Un étranger trop curieux ? Une personne de plus à supporter?
 
L'inconnu semble peser ses mots à la lettre près. Je lis sa voix grise derrière ses fantômes, ses prénoms devenus des lettres dans un journal d'insomnies intimes, de traces à effacer, avant de fuir, de partir en voyage, ne rien garder, pas une phrase, pas une feuille de papier, jeter, vendre, raturer, brûler, quitter, ne rien laisser derrière pour un jour peut-être revenir seul et apatride dans son propre pays. 
 
Je lui écris : je suis venu ici pour habiter une langue étrangère, afin de prendre une distance avec ma langue maternelle...  

Correspondre avec un inconnu ne relève d'aucun risque, c'est même d'une lâcheté obscène... 
mais c'est aussi une façon comme une autre d'écrire, de duper le néant à qui j'adresse la parole, la parole d'un autre tunnel...
Je n'attends pas que l'inconnu m'accorde un temps que je ne mérite pas. Il n'a d'ailleurs aucun compte à me rendre. Nous ne sommes personne. 
 
Si un jour, un beau jour, il m'écrit à nouveau, qu'il sache ici que je prendrais notre correspondance au sérieux. 
 
J'écris : rendez-vous avec monsieur M.



#21



(raturé)


mardi 9 avril 2013

#20



                                         ouvrir la bouche
                                         comme une porte
                                         sur un gouffre
                                         un trou


J'écris : La dette de mon origine reste impayée


dimanche 7 avril 2013

samedi 6 avril 2013

#18




Vous entrez.Vous ne dites rien.Vous n'osez pas vous expliquer sur les raisons de votre départ soudain la nuit dernière. Elle n'attend pas d'excuse, elle ne vous reproche rien. Elle semble vous attendre là, sur cette chaise vide, muette, ne laissant rien transparaître, pas même un regard dans lequel deviner ce qu'elle est bien venue vous demander...
 
Soudain, vous tentez vainement de répondre :

«— vous attendez que je vous parle de la nuit dernière, n'est-ce pas? Ne croyez pas que je suis revenu aujourd’hui pour m’expliquer. Ce n'est pas comme si j’avais quitté mon bureau par paresse sans même avoir pris la peine d’essayer.... vous étiez là, vous êtes témoin, vous seul savez que je ne mens pas! Je suis resté devant ma feuille blanche de longues heures, de longues heures de silences et d’ennuis difficiles...»

vous reprenez votre souffle... et puis vous ajoutez:
 
«— Alors quand le jour s'est levé, que le bruit des rues a recouvert le silence de la nuit, j’ai eu le sentiment qu’il était temps d’aller dormir un peu, et ce malgré le travail inaccompli... 
Je ne suis même plus surpris vous savez, ne rien commencer est devenu une habitude... ça va bientôt faire un an... un an de tentatives nulles... un an d'insomnies blanches et sèches... un an, devant la même feuille, à chercher les raisons de me faire subir de telles nuits... »






#17




se refaire le portrait
un croquis sur une feuille qui traîne
gribouiller ses yeux son nez ses oreilles
déchirer sa mâchoire d'un coup de crayon
d'un coup de hachoir sur ses travers




vendredi 5 avril 2013

#16



17 heures 49, deux déchets de phrases à peine inachevées après et me voilà déjà dans la cinquantième minute passée de la dix-septième heure de ce jour qui se meurt le temps d'écrire soixante secondes suicidées... 

17 heures 50, la nuit tombe sur la rue Bến Vân Đồn...


#15


incessamment tourner en rond comme si chacun de mes cent pas allait à la recherche d'une parole à adresser au néant

 

résonnent au loin
                        les coups de pelle
                                                  creusant du texte
                                                                           toutes les nuits de leur vie
                                                                                                                 pour quelques miettes à peine


j'écris : une insomnie épuisée



jeudi 4 avril 2013

#14



 une phrase de Michel Leiris dans L'âge d'homme me revient : 

Et plus je me détachai, naturellement, plus je me liai, mimant l'amour avec une application d'autant plus soutenue et scrupuleuse qu'il s'agissait de me cacher qu'en vérité je n'aimais plus.


 

mercredi 3 avril 2013

#13


ici
le bruit d'un nombre
d'un chiffre
écrit en lettre
l'équation d'une phrase
à résoudre
de tête

un
sur
un
fois un
plus un
moins un
égal un
égal seul virgule tout seul


ton compte est bon






lundi 1 avril 2013

#11



Monsieur M. ! Avez-vous déjà écouté le silence qui règne dans les miroirs, vous savez, ce silence pesant toute l'étrangeté d'être né, ici, en cette seconde, à cet instant même, alors qu'un soupir vient d'expirer, le regard vide de la page blanche sans reflet...


j'écris : la réponse d'un muet